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 [Cycle] John Ford

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Nulladies
Cinéman


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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Lun 1 Sep 2014 - 6:52



L’éloge du christianisme 2 : le sacrifice.

Lié au Mouchard par son esthétique et son propos, Dieu est mort (dont le titre original, the Fugitive, renvoie encore davantage au film précédent) a tout de la parabole. Dans un pays innomé, l’Eglise est proscrite par un état militaire. Fonda, un prêtre clandestin, oscille entre la fuite et les sacrements que la population terrorisée lui quémande.
L’univers dépeint est résolument sombre : les hommes sont des poivrots, les femmes sont leurs victimes, la corruption fait loi et tout espoir semble avoir déserté le pays. On sent assez vite à quel point le tableau sert le propos sur le salut indispensable et la nécessité d’une foi chrétienne qu’on avait voulu nier. « You wanna kill God and you can’t do it », résume Fonda.
Pour ce faire, celui-ci rejoue la carte expressionniste déjà exploitée dans Le Mouchard : lumières très contrastées, portraits outrés, croix obliques… Fonda, exorbité (et ressemblant curieusement à Francis Huster, le Christ de TF1), ne fait pas dans la dentelle, tout comme les femmes et enfants latinos en mal d’impérialisme chrétien.
On reconnaitra au film la qualité de certaines séquences, inscrites dans la durée et dont la noirceur quant à l’inaboutissement de la quête font mouche : c’est notamment celle de la tentative d’obtenir au marché noir une bouteille de vin pour pouvoir conduire une messe clandestine. C’est aussi la dignité de la femme, qu’on souille dans son corps mais inaccessible dans sa lumineuse grâce.
Pesant dans son didactisme, irritant dans son idéologie (mais là, c’est un point de vue personnel), Dieu est mort n’en atteste pas moins d’un véritable talent de cinéaste, d’autant plus qu’il s’inscrit dans un registre que Ford quittera volontiers par la suite.
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Mar 2 Sep 2014 - 6:50



L’erreur est humaine

1er volet de la trilogie de la cavalerie, Le massacre de Fort Apache déplace les thématiques du western dans le cadre militaire. Aux cowboys et leur sens individuel de la justice ou de la propriété s’oppose ici un milieu rigoureux, hiérarchisé et collectif.
Comme toujours chez Ford, c’est la pluralité des rôles qui dessine le mieux la communauté humaine et ses divergences.
Point nodal dans la filmographie du géant, la rencontre entre Fonda et Wayne est aussi un passage de relais : dernier film du premier, second du deuxième qui prendra le relai en tant que comédien fétiche. Tout oppose les protagonistes : rigidité,  autoritarisme et haute conscience de sa classe pour Fonda/Thursday ; souplesse, bon sens, empathie pour l’homme de terrain qu’est Wayne, Capitaine York amené à conduire les prochains opus de la trilogie.
Autour d’eux, la comédie humaine se déploie : les femmes, autant de piétas caractéristiques de l’univers fordien, et auxquelles le cinéaste donne toujours une importance fondamentale. La jeune effrontée d’amour, équilibre à la rigueur excessive de son père, et les mères tempérant la violence en sommeil jusqu’à l’éclat final. La caserne elle-même, entre entrainements et vie collective, favorise ces séquences de bouffonnerie humoristique qui viennent compléter un tableau exhaustif, notamment lorsqu’on tente de monter sans selle.
Structuré avec rigueur, le récit s’articule autour de deux bals : le premier, spontané et conduit par Wayne, voit surgir Fonda qu’on n’attendait pas, et qui va remettre au pas la caserne : en découle le second, réglé au cordeau, où hommes, femmes et classes occupent avec discipline les places qu’on leur octroie.
La raideur de Thursday se déploie sur plusieurs niveaux : illustrant une haute conception de la rigueur militaire, il tend aussi à dynamiter l’amour naissant de la nouvelle génération, refusant le mélange de classe. Mais, surtout, il accumule les erreurs dans le prélude au titre, à savoir le combat contre l’ennemi. Autoritariste, fondamentaliste de la sacralité d’un ordre donné par la hiérarchie, Thursday est un aveugle qui présume trop de sa grandeur et sa stratégie.
Avec l’habileté qui le caractérise, Ford circonscrit ses mauvais choix sans jamais verser dans le manichéisme : c’est un homme qui se veut héroïque et patriote, et qui mourra avec bravoure en rejoignant les siens qui entendront ses excuses.
Le combat final, longuement préparé, est un feu d’artifice : poursuite en travelling des chevaux, contre plongée sur les soldats, vue à terre éclaboussée par les sabots au galop, tout est chorégraphié à la perfection. La poussière, omniprésente, cache autant qu’elle dévoile par trouées au gré du vent l’étendue de la défaite.
Le massacre qui achève le film n’aura pas été vain : il permet paradoxalement l’union des plus jeunes, et la fondation de la famille qui clôt presque tous les films de Ford, à la manière des comédies de Molière. Ce classicisme se retrouve aussi dans la tirade de York, écho à celle de Ma Joad sur une autre classe, celle de la cavalerie : on y défend le dévouement des soldats, et, comme pour annoncer la mythique conclusion de Liberty Valance, on y grave la légende d’un Thursday qui échappe ainsi à ses erreurs humaines pour devenir une statue immortelle.
Mais ce qui reste, et tout spectateur de Ford en atteste, c’est bien cette humanité complexe, faillible, et profondément émouvante.
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Goupi Tonkin
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Mar 2 Sep 2014 - 14:12

Nulladies a écrit:


L’éloge du christianisme 2 : le sacrifice.

Lié au Mouchard par son esthétique et son propos, Dieu est mort (dont le titre original, the Fugitive, renvoie encore davantage au film précédent) a tout de la parabole. Dans un pays innomé, l’Eglise est proscrite par un état militaire. Fonda, un prêtre clandestin, oscille entre la fuite et les sacrements que la population terrorisée lui quémande.
L’univers dépeint est résolument sombre : les hommes sont des poivrots, les femmes sont leurs victimes, la corruption fait loi et tout espoir semble avoir déserté le pays. On sent assez vite à quel point le tableau sert le propos sur le salut indispensable et la nécessité d’une foi chrétienne qu’on avait voulu nier. « You wanna kill God and you can’t do it », résume Fonda.
Pour ce faire, celui-ci rejoue la carte expressionniste déjà exploitée dans Le Mouchard : lumières très contrastées, portraits outrés, croix obliques… Fonda, exorbité (et ressemblant curieusement à Francis Huster, le Christ de TF1), ne fait pas dans la dentelle, tout comme les femmes et enfants latinos en mal d’impérialisme chrétien.
On reconnaitra au film la qualité de certaines séquences, inscrites dans la durée et dont la noirceur quant à l’inaboutissement de la quête font mouche : c’est notamment celle de la tentative d’obtenir au marché noir une bouteille de vin pour pouvoir conduire une messe clandestine. C’est aussi la dignité de la femme, qu’on souille dans son corps mais inaccessible dans sa lumineuse grâce.
Pesant dans son didactisme, irritant dans son idéologie (mais là, c’est un point de vue personnel), Dieu est mort n’en atteste pas moins d’un véritable talent de cinéaste, d’autant plus qu’il s’inscrit dans un registre que Ford quittera volontiers par la suite.
Je n'avais jamais entendu parler de ce film...  
Citation :
Dans un pays innomé, l’Eglise est proscrite par un état militaire.
C'est intriguant. Ça a l'air assez particulier, un peu marginal dans la filmo de Ford. Très tentant.
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Mar 2 Sep 2014 - 18:09

Oui, comme je disais, je suis tombé dessus à la médiathèque, je l'ai donc ajouté au cycle.
Tout à fait marginal en effet. Sans doute par provoc, Ford disait que c'était un de ses films préférés, et Fonda le détestait apparemment. On retrouve l’expressionnisme du Mouchard, c'est assez poussif par moments, mais Fonda en prêtre, ça le fait. Very Happy
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Mer 3 Sep 2014 - 6:34



Qu’elle est alerte mon armée

A mesure qu’il déroule sa filmographie, John Ford assume de plus en plus explicitement son caractère d’historien des fondations de son jeune pays. Dans La charge héroïque, deuxième volet de sa trilogie sur la cavalerie, le recours à la voix off pour ouvrir le film entérine cette fonction d’un cinéma qui retrace son passé tout en l’honorant. C’est là toute la beauté et le classicisme de Ford : un enthousiasme intact, une sincérité qui ressurgit sur tous ses personnages.
Pour souligner le fil rouge du récit, qui sera ici un ruban jaune, rien de tel que la couleur. Elle magnifie les ocres de Monument Valley, annonce la splendeur à venir de Searchers, et fait de la cavalerie un défilé rivalisant avec les peintures bigarrées des indiens sur le sentier de la guerre.
Résolument en mouvement, le film s’articule autour d’un convoi notamment dû à l’irruption des femmes dans la cavalerie. Les échanges se font le plus souvent à cheval, et l’on se succède pour un entretien au long cours qui mêle avec habileté stratégie militaire et amoureuse. Comme toujours chez Ford, la femme a une place bien définie : si elle rejoint le défilé, c’est pour en mener en bourrique une partie des hommes. Screwball et ébauche de trio amoureux viennent donc pimenter la vie et les déplacements bien normés de la cavalerie.
A son commandement, Wayne est Nathan Britlles, sur le point de prendre sa retraite. Avisé, attaché à ses hommes et soucieux de maintenir la paix, fraternisant avec les indiens et faisant volontiers usage de la ruse, y compris avec son propre camp, il est l’antinomie de Thursday dans Le Massacre de Fort Apache. Derrière les phrases viriles (« Don’t ever apologize : it’s a sign of weakness »), c’est une fois encore l’humanité paternaliste qui domine. Pour équilibrer cette stature sur le départ, le sergent joué avec faconde par Victor McLaglen assume la part bouffonne de la vie de caserne : soiffard, gouailleur, mélangeant l’amitié et les coups de poing, il ponctue le récit d’une bonne humeur devenue, elle aussi, la marque de l’univers fordien.
Car c’est bien la vie collective qui prime ici. Si le récit se tend vers cette fameuse charge, on constatera que celle-ci est avant tout un prétexte, tout comme le sera la fausse retraite de Brittles. Ici, on s’attarde davantage sur la passation de pouvoir entre la vieille garde bienveillante et la jeunesse exemplaire, à la conquête de l’Ouest et de la femme qui fondera l’autre famille après la nation, à l’échelle individuelle.
Même si cette charge est courte, elle reste l’occasion pour Ford de manifester son savoir-faire : on n’oubliera pas de sitôt ce galop de chevaux indiens désertant le camp, dans des nuages de poussière qui rappellent avec force la mythologie qui inspirera Cimino dans La Porte du Paradis.
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Mer 3 Sep 2014 - 19:41

Nulladies a écrit:
Derrière les phrases viriles (« Don’t ever apologize : it’s a sign of weakness »), c’est une fois encore l’humanité paternaliste qui domine. Pour équilibrer cette stature sur le départ, le sergent joué avec faconde par Victor McLaglen assume la part bouffonne de la vie de caserne : soiffard, gouailleur, mélangeant l’amitié et les coups de poing, il ponctue le récit d’une bonne humeur devenue, elle aussi, la marque de l’univers fordien.
Car c’est bien la vie collective qui prime ici. Si le récit se tend vers cette fameuse charge, on constatera que celle-ci est avant tout un prétexte, tout comme le sera la fausse retraite de Brittles. Ici, on s’attarde davantage sur la passation de pouvoir entre la vieille garde bienveillante et la jeunesse exemplaire, à la conquête de l’Ouest et de la femme qui fondera l’autre famille après la nation, à l’échelle individuelle.

Je crois bien que ça résume tout ce qui me sort par les yeux chez Ford. J'ai pas grand souvenir de ce film ceci dit hormis son gentil happy end annoncé par le titre en anglais, comme la plupart de ses westerns que j'ai vus ça avait dû passer comme un divertissement sympathique mais sans plus (La poursuite infernale étant l'exception, pour son noir et blanc crépusculaire, son atmosphère et son ambiguïté plus poussée qu'à l'accoutumée). Avec des thèmes pareils je me demande ce que tu aurais écrit sur le film s'il s'agissait d'un blockbuster 2014. geek

(bon je sais Goupin Tonkin va débarquer tout vénère mais Ford pour moi est l'artisan surestimé par excellence, et j'ai pourtant rien contre les westerns ricains de l'époque puisque j'aime beaucoup Mann et Walsh, voire énormément Hawks, La rivière rouge ça c'est un putain de grand western... alors que Ford c'est tout plein de clichés, toujours construit pareil, mise en scène à papa, bref...)
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Mer 3 Sep 2014 - 19:45

Dans la trilogie de la cavalerie, c'est mon préféré ( j'aime un peu moins Rio Grande malgré la présence de Maureen O'Hara I love you  pig ). C'est l'un des plus beaux rôles de John Wayne.

Citation :
Pour souligner le fil rouge du récit, qui sera ici un ruban jaune, rien de tel que la couleur. Elle magnifie les ocres de Monument Valley, annonce la splendeur à venir de Searchers, et fait de la cavalerie un défilé rivalisant avec les peintures bigarrées des indiens sur le sentier de la guerre.
oui, le jeu sur les couleurs est splendide.

Et puis il y a cette scène :
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 7:04



Patriarche de la défense.

Film de commande qui achève la trilogie de la cavalerie, Rio Grande reprend les ingrédients d’un univers fordien en diable. Wayne y endosse à nouveau son rôle de chef paternaliste qu’il va cette fois épaissir d’une dimension paternelle au sens propre. Après 15 ans de séparation familiale pour bons et loyaux services à la sainte mère l’armée, madame est de retour à la suite du fiston venu suivre l’exemple du paternel héroïque.
Comme toujours chez Ford, les personnages sont rendus attachants grâce à un sens du détail et une interprétation généreuse : le trio Wayne / O’hara / McLaglen, en échauffement avant le feu d’artifice du Quiet Man à venir (et que cette commande va rendre possible) fonctionne à merveille. Le héros au regard paisible, la femme forte et le sergent porté sur la boisson équilibrent un film où s’enchainent chansons, cavalcades et actes de bravoure.
Le film accentue la dimension familiale par un nouveau regard : ce n’est plus la fondation d’un foyer sur les amours des jeunes premiers qui focalise le récit, mais la pérennité d’une cellule à l’épreuve de la carrière militaire. Plutôt que de renouveler son vivier de comédiens, Ford choisit de faire mûrir ses intrigues avec ceux qui lui restent fidèles, ce qui contribue à un attachement au long cours, et fait de Rio Grande un film qui s’identifie comme le chapitre d’une filmographie à la maturation continue.
Dans ce dilemme qui tend à définir la nature paternelle de Wayne, héros de la nation ou de ses proches, la partition s’équilibre sur des intrigues qui amplifient par écho les drames intimes : c’est la solidarité avec un soldat accusé de meurtre, c’est le passé de la guerre civile qui oppose l’épouse et Quincannon, pyromane repenti. C’est enfin la question de l’enfance à travers le kidnapping des indiens qui vient exacerber la question filiale, occasionnant de très beaux plans comme celui des femmes orphelines, piétas sans enfants, ou une galerie de portraits juvéniles qu’on trouvait déjà dans Les Raisins de la Colère.
Si le scénario semble plus expéditif qu’à l’accoutumée, et qu’on privilégie davantage une atmosphère confinant à l’autocitation, Rio Grande reste attachant par le plaisir des retrouvailles avec cet univers désormais familier qu’est celui de la cavalerie fordienne.
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 7:09

RabbitIYH a écrit:
Nulladies a écrit:
Derrière les phrases viriles (« Don’t ever apologize : it’s a sign of weakness »), c’est une fois encore l’humanité paternaliste qui domine. Pour équilibrer cette stature sur le départ, le sergent joué avec faconde par Victor McLaglen assume la part bouffonne de la vie de caserne : soiffard, gouailleur, mélangeant l’amitié et les coups de poing, il ponctue le récit d’une bonne humeur devenue, elle aussi, la marque de l’univers fordien.
Car c’est bien la vie collective qui prime ici. Si le récit se tend vers cette fameuse charge, on constatera que celle-ci est avant tout un prétexte, tout comme le sera la fausse retraite de Brittles. Ici, on s’attarde davantage sur la passation de pouvoir entre la vieille garde bienveillante et la jeunesse exemplaire, à la conquête de l’Ouest et de la femme qui fondera l’autre famille après la nation, à l’échelle individuelle.

Je crois bien que ça résume tout ce qui me sort par les yeux chez Ford. J'ai pas grand souvenir de ce film ceci dit hormis son gentil happy end annoncé par le titre en anglais, comme la plupart de ses westerns que j'ai vus ça avait dû passer comme un divertissement sympathique mais sans plus (La poursuite infernale étant l'exception, pour son noir et blanc crépusculaire, son atmosphère et son ambiguïté plus poussée qu'à l'accoutumée). Avec des thèmes pareils je me demande ce que tu aurais écrit sur le film s'il s'agissait d'un blockbuster 2014. geek

Ah ben merde, je t'avais répondu hier soir et j'ai du faire une fausse manip, c'est pas passé.
Bon, je disais que c'est une remarque judicieuse. Mais que si ça fonctionne chez Ford, c'est que c'est sincère, là où les autres font plus dans le ratissage sur des valeurs qui permettent d'élargir le public. Ford a un propos, une idéologie et surtout un talent unique pour faire transpirer d'humanité ses personnages. Si ses intrigues sont effectivement assez balisées, c'est le second plan qui l'emporte la plupart du temps. Les comédiens y sont déments et l'alchimie prend comme nulle part ailleurs.


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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 10:59

Nulladies a écrit:
RabbitIYH a écrit:
Nulladies a écrit:
Derrière les phrases viriles (« Don’t ever apologize : it’s a sign of weakness »), c’est une fois encore l’humanité paternaliste qui domine. Pour équilibrer cette stature sur le départ, le sergent joué avec faconde par Victor McLaglen assume la part bouffonne de la vie de caserne : soiffard, gouailleur, mélangeant l’amitié et les coups de poing, il ponctue le récit d’une bonne humeur devenue, elle aussi, la marque de l’univers fordien.
Car c’est bien la vie collective qui prime ici. Si le récit se tend vers cette fameuse charge, on constatera que celle-ci est avant tout un prétexte, tout comme le sera la fausse retraite de Brittles. Ici, on s’attarde davantage sur la passation de pouvoir entre la vieille garde bienveillante et la jeunesse exemplaire, à la conquête de l’Ouest et de la femme qui fondera l’autre famille après la nation, à l’échelle individuelle.

Je crois bien que ça résume tout ce qui me sort par les yeux chez Ford. J'ai pas grand souvenir de ce film ceci dit hormis son gentil happy end annoncé par le titre en anglais, comme la plupart de ses westerns que j'ai vus ça avait dû passer comme un divertissement sympathique mais sans plus (La poursuite infernale étant l'exception, pour son noir et blanc crépusculaire, son atmosphère et son ambiguïté plus poussée qu'à l'accoutumée). Avec des thèmes pareils je me demande ce que tu aurais écrit sur le film s'il s'agissait d'un blockbuster 2014. geek

Ah ben merde, je t'avais répondu hier soir et j'ai du faire une fausse manip, c'est pas passé.
Bon, je disais que c'est une remarque judicieuse. Mais que si ça fonctionne chez Ford, c'est que c'est sincère, là où les autres font plus dans le ratissage sur des valeurs qui permettent d'élargir le public. Ford a un propos, une idéologie et surtout un talent unique pour faire transpirer d'humanité ses personnages. Si ses intrigues sont effectivement assez balisées, c'est le second plan qui l'emporte la plupart du temps. Les comédiens y sont déments et l'alchimie prend comme nulle part ailleurs.


+  1 Nulla.

Avec quels blockbusters on compare parce que je veux bien les voir ! Wink
Que de difficultés pour Ford avec une certaine jeunesse rock'n'roll...
J'ai une 'tite préférence pour tous les paternalismes bienveillants par rapport à un cynisme moderne impliqué en rien.
A ce titre, même militant laïque, je peux avoir beaucoup d'admiration pour une personne avec des convictions religieuses tant que cela la rend généreuse (je viens de voir "La Danza de la Realidad" avec le fantastique personnage de la mère de Jodorowski !).
Un peu de respect pour les vieux, merde !...  What a Face
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 20:02

Comme j'ai dit aucun problème avec le western américain classique, mais chez Ford on est souvent dans le classicisme à l'au de rose ou pas loin. Nulladies parlait de cinéaste de l'Amérique, j'aurais cinéaste d'une Amérique mythifiée à l'extrême, sincère dans sa naïveté sûrement mais ça ne me fait pas beaucoup d'effet. On peut d'ailleurs être un grand humaniste sans être bienveillant et encore moins paternaliste, voire même sous une couche de cynisme, violent et désabusé, cf. Aldrich, certains Peckinpah ou bien sûr Leone, qui a d'ailleurs dit un jour : "J’admire beaucoup ce grand optimiste qu’est John Ford. Sa naïveté lui a permis de réaliser “Cendrillon” – je veux dire L’homme tranquille". geek  (un film qui m'avait particulièrement emmerdé soit dit en passant)

Sinon Rio Grande m'avait tellement gonflé étant gamin que j'ai mis des années à voir Rio Bravo, film que j'assimilais inconsciemment à ce genre de westerns fordiens. C'était bien avant de connaître Hawks et quelle claque quelques années plus tard en découvrant enfin ce CO. I love you
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 20:20

C'est une question de choix et de style, justement. Je suis content de pouvoir être encore emporté par un tel premier degré, et d'autres le font bien avec leur propre tonalité.
Rio Grande n'est clairement pas au niveau des autres, c'est sûr, et Bravo est au programme. J'attends de laisser un peu décanter Ford pour attaquer d'autres westerns classiques.
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 21:24

RabbitIYH a écrit:
Comme j'ai dit aucun problème avec le western américain classique, mais chez Ford on est souvent dans le classicisme à l'au de rose ou pas loin. Nulladies parlait de cinéaste de l'Amérique, j'aurais cinéaste d'une Amérique mythifiée à l'extrême, sincère dans sa naïveté sûrement mais ça ne me fait pas beaucoup d'effet. On peut d'ailleurs être un grand humaniste sans être bienveillant et encore moins paternaliste, voire même sous une couche de cynisme, violent et désabusé, cf. Aldrich, certains Peckinpah ou bien sûr Leone, qui a d'ailleurs dit un jour : "J’admire beaucoup ce grand optimiste qu’est John Ford. Sa naïveté lui a permis de réaliser “Cendrillon” – je veux dire L’homme tranquille". geek  (un film qui m'avait particulièrement emmerdé soit dit en passant)

As-tu déjà fait Rabbyt une bonne soirée irlandaise en pub ?
Je vous recommande à tous celui, il n'y en a qu'un je pense toujours aujourd'hui, de Cape Clear, pointe sud ouest.
Tu prends le bateau, tu fais la promenade jusqu'au fort. Le soir tu passes au pub, vers 10 h 30 ça va chanter une bonne partie de la nuit, en solo ou toute la salle, des ballades naïves et poignantes...
Le lendemain tu vas voir les phoques du haut des falaises.
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 21:51

Azbinebrozer a écrit:
RabbitIYH a écrit:
Comme j'ai dit aucun problème avec le western américain classique, mais chez Ford on est souvent dans le classicisme à l'au de rose ou pas loin. Nulladies parlait de cinéaste de l'Amérique, j'aurais cinéaste d'une Amérique mythifiée à l'extrême, sincère dans sa naïveté sûrement mais ça ne me fait pas beaucoup d'effet. On peut d'ailleurs être un grand humaniste sans être bienveillant et encore moins paternaliste, voire même sous une couche de cynisme, violent et désabusé, cf. Aldrich, certains Peckinpah ou bien sûr Leone, qui a d'ailleurs dit un jour : "J’admire beaucoup ce grand optimiste qu’est John Ford. Sa naïveté lui a permis de réaliser “Cendrillon” – je veux dire L’homme tranquille". geek  (un film qui m'avait particulièrement emmerdé soit dit en passant)

As-tu déjà fait Rabbyt une bonne soirée irlandaise en pub ?
Je vous recommande à tous celui, il n'y en a qu'un je pense toujours aujourd'hui, de Cape Clear, pointe sud ouest.
Tu prends le bateau, tu fais la promenade jusqu'au fort. Le soir tu passes au pub, vers 10 h 30 ça va chanter une bonne partie de la nuit, en solo ou toute la salle, des ballades naïves et poignantes...[b][/b]
Le lendemain tu vas voir les phoques du haut des falaises.

Avoue que t'avais même les yeux humides mon bon Azbine.
Et si t'as de la chance lors de ses soirées tu peux même voir une bonne bagarre.
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 22:07

Ouais tout un programme quoi, y a pas à dire ça fait envie. Laughing
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Jeu 4 Sep 2014 - 22:54

RabbitIYH a écrit:
Ouais tout un programme quoi, y a pas à dire ça fait envie. Laughing
J'te dis des phoques c'était peut-être des singes monkey monkey monkey monkey hein ? Razz
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Ven 5 Sep 2014 - 7:00



Une main tendue…dans ta face.

Œuvre à part dans la filmographie de Ford, L’homme tranquille est l’un de ses films les plus personnels, qu’il a tenté de monter pendant 15 ans et qu’il a pu faire grâce à Rio Grande, film de commande dont le succès fut la garantie.
La singularité du projet tient dans sa localisation, l’Irlande des ancêtres du cinéaste, et dans la volonté de raconter une histoire d’amour qui, pour une fois, ne serait pas un greffon sur une intrigue principale de cavalerie ou de western.
Tourné en extérieurs et en dispendieux technicolor à la demande du réalisateur, l’Irlande est ici le personnage principal : verte et grasse, elle irradie les plans et offre une chatoyante complémentarité à la chevelure rousse de Maureen O’hara ou l’ocre de Monument Valley des films précédents.
Ford est ici en famille. Le curé prend en charge la voix off pour cette histoire d’un retour au pays natal qui va permettre de revisiter la stature de John Wayne. Déraciné, le yankee devient l’étranger en quête d’assimilation à la petite communauté rurale irlandaise. Observateur, il prend la mesure du poids de la tradition : la possession des terres, et surtout les fiançailles avec la volcanique Mary Kate occasionnent arrangements, obstacles et accommodements.
Tout entier consacré à la communauté, Ford s’en donne à cœur joie : l’alcool, comme toujours, coule à flots, et les chants irlandais ponctuent la vie mouvementée d’un village de passionnés.
Les amours contrariées de Wayne et O’hara se fondent sur le modèle des amitiés masculines déjà présents dans les films précédents, qu’on songe à Fonda et Mature dans La poursuite infernale, Wayne et Steward dans Liberty Valance ou Wayne et McLaglen dans La Charge héroïque : on se frappe autant qu’on s’embrasse. Fière et rebelle, la jeune épouse exige qu’on ne déroge pas à la tradition, quand l’américain lui en collerait bien une ou deux histoire de lui faire comprendre sa manière de voir les choses.
C’est donc avec logique que le film s’achemine vers une réconciliation, une concorde locale qui se fera par les poings lors d’un combat homérique prenant toute la campagne pour décor : ruisseaux, meules de foin, bar, c’est dans un burlesque bouffon et jubilatoire que s’achève ce film haut en couleur et décomplexé. Sans remise en question d’une tradition pour le moins étouffante, il montre la possibilité de s’y épanouir pour peu qu’on accepte de communiquer avec l’autre, que ce soit par une main serrée ou une torgnole.
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Goupi Tonkin
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Ven 5 Sep 2014 - 8:57

Citation :
Une main tendue…dans ta face.
Laughing  cheers

Citation :
Tourné en extérieurs et en dispendieux technicolor à la demande du réalisateur, l’Irlande est ici le personnage principal : verte et grasse, elle irradie les plans et offre une chatoyante complémentarité à la chevelure rousse de Maureen O’hara ou l’ocre de Monument Valley des films précédents.

Oui, tourné en extérieurs, et pourtant ce qui est merveilleux c’est la beauté irréelle de cette Irlande idéalisée, un peu comme Paris dans Un américain à Paris. Ça relève presque du décor de conte. Dans certains plans, on est pas loin du Magicien d’Oz.  



Citation :
c’est dans un burlesque bouffon et jubilatoire que s’achève ce film haut en couleur et décomplexé. Sans remise en question d’une tradition pour le moins étouffante, il montre la possibilité de s’y épanouir pour peu qu’on accepte de communiquer avec l’autre, que ce soit par une main serrée ou une torgnole.
Laughing J'aime beaucoup ta conclusion. C'est exactement comme ça que je résumerais le film : jubilatoire et décomplexé.

Et puis, bon, hein I love you cat pig I love you

Dans mon top 5 "créatures hollywoodiennes" : avec Gene Tierney, Ava Gardner, Paulette Goddard et yvonne de carlo
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 7:49

Ah oui, Maureen... I love you I love you I love you
Et les autres que tu mentionnes, aussi, du moins pour les trois premières. Les deux autres me sont moins familières, vais aller faire des recherches, du coup.
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 7:49



Pour le meilleur et pour Shakespeare.

Il n’est pas aisé, face à la somme que représente La prisonnière du désert, de savoir par quel angle l’attaquer pour tenter de rendre compte de son hétéroclite grandeur.
Comme nous sommes chez John Ford, le visionnaire humaniste du cinéma américain, nous pouvons essayer de scinder les remarques sur ces différents points : le décor, puis chaque personnage.
La Prisonnière est un spectacle total (à ce titre, la réédition en blu-ray est splendide, donnant tout son éclat au technicolor) : non seulement, Monument Valley y joue un rôle majeur, mais la longue quête des personnages va les faire traverser rivières et sierras, déserts et étendue neigeuses, torrent gelés et prairie : récit au long cours, bigarré et exhaustif, il explore l’Amérique comme un immense terrain d’aventure.
Cette amplification spatiale répond pourtant à une réduction des personnages : nombreuse et réunie au début du récit, la cellule familiale implose dès son élément perturbateur, se délestant, parmi les fameux « searchers », de ceux qui lui étaient unis directement par le sang. Restent l’oncle un peu proscrit, ancien confédéré, et le bâtard adopté, nouvelle donne d’une Amérique en mutation et en quête de légitimité. La mort, en hors champ et dans des ellipses d’une grande force, instaure une pudeur délicate que viendra équilibrer Ethan et ses accès de fureur.
Seules les femmes symbolisent encore une sédentarité inaccessible : Laurie, entreprenante et militante de son désir, et Debbie, assimilée aux indiens et leur échappant sans cesse.
Les thèmes chers à Ford se déclinent ici avec une réelle jubilation : le trio amoureux et le mariage de raison (cf. Qu’elle était verte ma vallée), le pasteur aux multiples talents (le même film, mais aussi Les Raisins de la Colère) et l’altérité en miroir des indiens.
Ethan est bien entendu le cœur du film, personnage complexe et ambivalent magnifié par un John Wayne au flegme habité. Cruel, ouvert à la culture comanche qu’il connait, souvent pour mieux la détruire (en tirant dans les yeux des cadavres, tuant les bisons, voire scalpant son ennemi), il est autant l’adjuvant que l’opposant au jeune Martin dans le rôle du jeune premier. Mature, taiseux, n’accordant sa confiance à personne, ne se soumettant qu’à son idéologie, il a ce mérite rare pour un héros d’être imprévisible et de susciter la crainte de son entourage comme du spectateur. Autour de lui, les traitres tombent, et les lambeaux d’une nation douloureusement réunifiée ne parviennent pas à chanter encore la concorde.
En profonde empathie avec son personnage, le cinéaste fait de l’Amérique un écrin pour sa chevauchée vers l’innocente qu’il pourrait être tenté de supprimer, pris d’une folie haineuse le mettant à égalité avec son grand rival indien, avant de le laisser s’en aller en poor loneseome cowboy.
Car rien, dans ce film, ne s’empêtre du manichéisme pourtant censément constitutif du grand western classique : à l’image de Mose, fou shakesperarien, le monde entier semble tanguer sur une planche instable entre deux cultures (indienne et américaine), entre deux camps (le Sud et le Nord), entre deux casquettes (le Révérend et le Capitaine), entre deux statuts (le family man ou le cowboy aventurier)…
Résolument picaresque, le récit ajoute aussi à l’aventure et les tensions identitaires un élément aussi surprenant qu’efficace : l’humour. Extrêmement drôle, proche de l’univers de Tintin, il joue sur la comédie amoureuse (proche du screwball entre Laurie et Martin, farcesque avec la squaw que ce dernier épouse par erreur, et du côté du marivaudage avec le mariage final), le burlesque du capitaine au combat ou le poétique dans le personnage de Mose.
Enfin, au milieu de ce tourbillon sans temps mort, les indiens. Les grands silencieux du film sont aussi ceux dont on apprend incidemment à connaitre le sort : chassés, massacrés, c’est dans des camps brûlés ou parmi des cadavres qu’on tente de retrouver la jeune blanche qui elle seule justifie qu’on s’intéresse à eux.
La Prisonnière du Désert n’est pas seulement la déclaration éclatante de toute la maitrise de John Ford : c’est aussi celle du cinéma tout entier, du gros plan sur un visage habité au panoramique sur un paysage mythique, au rythme d’une aventure devenue fondatrice.
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 10:05

Pas vraiment envie de revoir ce film, vu étant gamin comme un bon petit western de plus avec John Wayne, de peur de le trouver un peu nauséabond sur les bords. Je trouve qu'on évacue trop facilement le manichéisme (racisme ?) de Ford et des westerns classiques en général envers les indiens, et de mémoire dans ce film même si le gamin que j'étais adhérait dans y réfléchir à la maxime "un bon indien est un indien mort" c'était particulièrement décomplexé. On peut y voir de l'ambivalence mais c'est oublier un peu vite les tendances de Ford et Wayne sur lesquelles je ne m'étendrai pas.

A ce propos un article intéressant d'un détracteur du film qui tente de comprendre pour quelle obscure raison on peut bien faire de ce film l'un des 4 ou 5 chefs-d'oeuvre absolus de l'histoire du cinéma au même titre qu'un Citizen Kane ou un Vertigo. Sa réponse, en gros : la surinterprétation des programmes d'écoles de cinéma. Mais ce paragraphe a particulièrement retenu mon attention :

Citation :
Now, "Why didn't he kill her?" is right up there with "Why does Hamlet dither?" and "Did the governess really see Quint and Miss Jessel?" as one of the great seminar unanswerables; it is sure to keep discussion going for the allotted 50 minutes, along with: Wait, why did he want to kill her in the first place? Was he in love with Debbie's mother, his milquetoast of a dead brother's dead wife? Why is Debbie the only hint of good sex in the movie? Are Ethan and Scar doppelgängers? Does Ethan spare Debbie because the scalping of Scar has purged him of his own most perturbing desires? Who knows? In later years, Wayne was asked about the strange depth of Ethan's obsession. "He did what he had to do," answered Wayne, mangling the basic details of the plot. "The Indians fucked his wife." A movie made by semiprimitives will submit more docilely to extensive Rorschaching than a self-consciously dark and mature Western like Little Big Man or McCabe and Mrs. Miller.

Tu parles toi-même d'empathie avec le personnage, on peut tout aussi bien aller au plus simple et dire que pour l'auteur comme pour l'acteur la haine du personnage est justifiée voire juste, et sa vengeance récompensée. Désolé mais je préfère l'antithèse d'un Josey Wales hors la loi. Neutral
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 12:32

Franchement, non. Bien sûr que l'indien est l'ennemi, mais le film est beaucoup plus complexe que ça. Difficile de voir dans le personnage d'Ethan une propagande tant il va à l'encontre du héros traditionnel. Il est haineux envers les indiens, mais il les connait par cœur, et il a aussi des accès de haine envers le Nord, le jeune, voire la structure familiale. Je vois vraiment pas en quoi sa vengeance finale peut être prise en sympathie par le public, d'autant qu'on a d'abord pris soin de nous montrer qu'il était capable de tuer la captive : il est clairement dépassé par sa passion et n'est pas présenté comme un modèle.
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 13:05

Ce n'est pas un personnage aimable, certes, mais c'est justement cette connaissance des Indiens qui me dérange, souvent c'est la méconnaissance de l'autre qui mène à la haine, là il les hait en connaissance de cause, cette haine est justifiée par leur nature présentée comme violente sans qu'elle soit jamais représentée il me semble comme la conséquence de la colonisation. Ça n'est qu'un contexte dans le film mais ça fait partie de ces caricatures qui me rendent ce genre de westerns irregardables aujourd'hui, ça et ce ton bon-enfant qui dédramatise systématiquement la violence et ses implications.
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 13:37

Nulladies a écrit:
Franchement, non. Bien sûr que l'indien est l'ennemi, mais le film est beaucoup plus complexe que ça. Difficile de voir dans le personnage d'Ethan une propagande tant il va à l'encontre du héros traditionnel. Il est haineux envers les indiens, mais il les connait par cœur, et il a aussi des accès de haine envers le Nord, le jeune, voire la structure familiale. Je vois vraiment pas en quoi sa vengeance finale peut être prise en sympathie par le public, d'autant qu'on a d'abord pris soin de nous montrer qu'il était capable de tuer la captive : il est clairement dépassé par sa passion et n'est pas présenté comme un modèle.
Ta chronique est intéressante Nulla avec des choses que je n'avais pas vues.
Je l'ai vu môme et ensuite il y a quelques années seulement.
Môme ce que j'ai aimé, c'est une sorte d'idéal de justice qui prend une tournure impossible... la fin d'une illusion. Oui j'ai fantasmé sur la virilité de Wayne jusqu'à en être perdu ! La compassion que j'ai pu avoir, elle est dans cette limite là : j'aurais tant aimé avoir cet idéal cow-boy simple mais ce n'était plus possible. L'impasse est bien là pour cet homme qui ne finit pas héros solitaire mais, dans l'esprit de Ford, très porté sur le groupe et la famille que décrit bien Nulla depuis une semaine, seul ! J'ai utilisé un moment comme avatar ici d'ailleurs la photo remis ici par Goupi de Wayne vu dans l'encadrement de la porte qui sort peu à peu du champ de la maison...

Je ne m'étonne plus de voir comment Ford lorsqu'il devient moins naïf est ambigu aux yeux de certains, depuis le temps que j'ai vu revenir cette restriction... On pourrait essayer de pointer la question de l'origine du mal en général dans ses films, comme dans les Cheyennes ?...
Il faudrait comparer ce film à ceux qui évoquent au-delà de la question de l’altérite, la question de la porosité cow-boy/indien, et la question de l'identité, ou plutôt celle de la rupture d'identité.
Au delà de la fascination pour l'altérité que j'avais comme gosse, ce qui m'a touché môme dans ce film c'est le renversement de soi, de la prisonnière comme celui du héros qui comme le dit Nulla est encore plus paumé qu'au départ !
C'est pourquoi (à tort ou à raison après tout...) ce film a été pour moi enfant comme un nouvel idéal plus complexe celui d'apprendre à ne plus être le même. Ceci valant pour le cheminement en musique, comme pour d'autres aspect de la vie.
J'ai bien dit "idéal" !  Wink
Je me fous de savoir si c'est un CO. Après mieux le comprendre oui cela fait partie du projet même de ma première lecture !  Wink
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 17:19

Citation :
le film est beaucoup plus complexe que ça. Difficile de voir dans le personnage d'Ethan une propagande tant il va à l'encontre du héros traditionnel.

C’est l’évidence. Le film est bien trop riche en complexités psychologiques et dramatiques ( et Nugent un scénariste bien trop talentueux )pour justifier connement un massacre ou une quelconque violence raciste. Ta référence à Shakespeare dans le titre de ta chronique est très pertinente, Ethan Edwards est clairement un personnage tragique et ambigu, un guerrier aigri et amer qui a perdu la guerre (de sécession) et qui ne reconnait plus  son pays en pleine mutation, un croisé obsessionnel à la quête mortifère, ivre de haine qui scalpe, tue et mutile, mais c’est certainement pas un héros positif. Il est en quelque sorte le double inversé de Ringo Kid : une figure déchue de l’ouest qui dans l’un des plus beaux plans de l’histoire du cinéma s’exclut d’un monde auquel il se sait maintenant inadapté ( à l'inverse de Ringo Kid qui lui entrait dans "la légende" avec le fameux travelling avant évoqué dans ta chronique sur Stagecoach )


Citation :
Les thèmes chers à Ford se déclinent ici avec une réelle jubilation : le trio amoureux et le mariage de raison (cf. Qu’elle était verte ma vallée), le pasteur aux multiples talents (le même film, mais aussi Les Raisins de la Colère) et l’altérité en miroir des indiens.
Ethan est bien entendu le cœur du film, personnage complexe et ambivalent magnifié par un John Wayne au flegme habité.

Citation :
La Prisonnière du Désert n’est pas seulement la déclaration éclatante de toute la maitrise de John Ford : c’est aussi celle du cinéma tout entier, du gros plan sur un visage habité au panoramique sur un paysage mythique, au rythme d’une aventure devenue fondatrice.

cheers
En tout cas j’ai beaucoup apprécié ta chronique sur ce CO et le fait que tu prennes plaisir à explorer l’univers fordien, et c’est bien là pour moi l’essentiel.


Dernière édition par Goupi Tonkin le Sam 6 Sep 2014 - 17:31, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Cycle] John Ford   Sam 6 Sep 2014 - 17:23

Goupi Tonkin a écrit:
Citation :
le film est beaucoup plus complexe que ça. Difficile de voir dans le personnage d'Ethan une propagande tant il va à l'encontre du héros traditionnel.

C’est l’évidence. Le film est bien trop riche en complexités psychologiques et dramatiques ( et Nugent un scénariste bien trop talentueux )pour justifier connement un massacre ou une quelconque violence raciste. Ta référence à Shakespeare dans le titre de ta chronique est bien évidemment très pertinente, Ethan Edwards est clairement un personnage tragique et ambigu, un guerrier aigri et amer qui a perdu la guerre (de sécession) et qui ne reconnait plus  son pays en pleine mutation, un croisé obsessionnel à la quête mortifère, ivre de haine qui scalpe, tue et mutile, mais c’est certainement pas un héros positif. Il est en quelque sorte le double inversé de Ringo Kid : une figure déchue de l’ouest qui dans l’un des plus beaux plans de l’histoire du cinéma s’exclut d’un monde auquel il se sait maintenant inadapté


Citation :
Les thèmes chers à Ford se déclinent ici avec une réelle jubilation : le trio amoureux et le mariage de raison (cf. Qu’elle était verte ma vallée), le pasteur aux multiples talents (le même film, mais aussi Les Raisins de la Colère) et l’altérité en miroir des indiens.
Ethan est bien entendu le cœur du film, personnage complexe et ambivalent magnifié par un John Wayne au flegme habité.

Citation :
La Prisonnière du Désert n’est pas seulement la déclaration éclatante de toute la maitrise de John Ford : c’est aussi celle du cinéma tout entier, du gros plan sur un visage habité au panoramique sur un paysage mythique, au rythme d’une aventure devenue fondatrice.

cheers
En tout cas j’ai beaucoup apprécié ta chronique sur ce CO et le fait que tu prennes plaisir à explorer l’univers fordien, et c’est bien là pour moi l’essentiel.

Ah mais je m'éclate, moi ! Ça me fait vraiment plaisir de partager sur le sujet. Encore deux et on passe à d'autres films. bounce
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