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 [Daphnis et Chloé] Les haines en moins - Eric Le Guilloux

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MessageSujet: [Daphnis et Chloé] Les haines en moins - Eric Le Guilloux   Dim 2 Oct 2016 - 16:47



« Dans un tourbillon de poussière qu’élève un vent impétueux ; quelque confus qu’il paraisse à nos yeux, dans la plus affreuse tempête excitée par des vents opposés qui soulèvent les flots, il n’y a pas une seule molécule de poussière ou d’eau qui soit placée au hasard, qui n’ait sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, et qui n’agisse rigoureusement de la manière dont elle doit agir. Un géomètre qui connaîtrait exactement les différentes forces qui agissent dans ces deux cas, et les propriétés des molécules qui sont mues, démontrerait que, d’après les causes données, chaque molécule agit précisément comme elle doit agir, et ne peut agir autrement qu’elle ne fait. » (Paul Henri Thiry d’Holbach)

« Les haines en moins » est le premier roman d’Eric Le Guilloux paru aux éditions « Daphnis & Chloé » lors de la rentrée littéraire de septembre 2015. Encore une fois, cette maison d’édition fait la part belle aux nouveaux auteurs et nous font découvrir des écrivains talentueux à la plume déjà affirmée.

« Les haines en moins » raconte l’histoire de Sacha qui, depuis son lit de malade, se remémore toutes ces petites choses qui font une vie. Celle du protagoniste n’a pas été simple. Bordée de blessures assassines qui vous font grandir vite. Sacha raccroche les bribes d’une vie morcelée au gré de ses rencontres qui seront déterminantes pour lui. Quittant rapidement le foyer familial, de galères en galères, il se retrouve à Paris où il cherche un boulot de serveur. La providence mettra sur son chemin une patronne de bar qui va le prendre sous son aile. Doucement, Sacha va remonter à la surface sous la forme d’une renaissance où lui-même va reconquérir son histoire. Ensemble, ils panseront les blessures, les erreurs de parcours ou d’aiguillage.

Le livre ouvre sur une chambre d’hôpital avec une temporalité multiple. L’auteur plonge son lecteur dans les flashbacks marquants de Sacha. Le héros est aussi le narrateur de l’histoire et nous ne perdons aucun détail où réflexion. Rapidement, le lecteur est plongé dans le récit car le narrateur crée un dialogue avec lui, il l’invite à parcourir sa vie, à comprendre toutes ses petites déceptions ou humiliations qui ont jalonné sa propre vie. Dans ses tribulations, Sacha convoque, sans honte ni pudeur, ses fragments de mémoire pure dans une mise en abîme. Le va et vient entre le passé et le présent permet aussi au personnage principal de prendre la mesure de ce qu’il a vécu et contribue à lui faire prendre du recul.

Plusieurs thèmes sont abordés comme l’enfance et la paternité et cela ne laissera personne indifférent car on ne peut les traiter qu’à l’orée de ce que l’on a vécu soi-même. Du coup, il est assez compliqué parfois de prendre du recul sur le héros principal. Autant parfois, on peut le comprendre alors qu’à d’autres moments, on le trouve froid et distant. Ce livre est un condensé d’émotions. Dans ce roman, concernant la paternité, on y est confronté de deux façons, d’abord lorsque Sacha est enfant puis lorsqu’à son tour, il devient père. Il a des motifs raisonnables de croire en sa paternité suite à son aventure avec une jeune femme. Il s’en remet totalement à elle par son témoignage. Lorsqu’il met sa confiance totale dans les affirmations de Betty (la mère de son fils), l’acte de lui faire confiance l’intronise dans son rôle symbolique de père. Il y a chez Sacha une forme de confiance aiguë à ce moment et de sacrifice car il accepte par sa condition de père de s’en remettre à la parole d’une autre personne. L’auteur insiste ainsi sur la certitude morale qu’a le héros dans sa paternité. Le lien père / fils sera fort car la paternité de Sacha a commencé par un acte de foi qui crée un lien réel entre lui et son enfant.

A travers les archétypes du milieu de la nuit parisienne, l’écrivain apporte une certaine humanité aux personnages, l’individu, derrière les néons et les lumières artificiels, apparaît comme vacillant et en quête d’un peu de chaleur humaine une fois le rideau tiré… Chacun dans ce monde va chercher à se reconstruire au contact les uns des autres. Ils chassent tout ce qui a été une épreuve pour eux pour se reconstruire dans la cave du bar que tient Françoise. Dans une matrice nouvelle, ils sont protégés et à la fois éclosent une fois sortie dehors.

Dans ce roman, tout se cristallise autour du récit de Sacha, par sa vision des évènements. Après une enfance compliquée, chaotique, auprès de parents qui l’ignorent ou du moins qui ne semblent pas s’occuper de lui, il est comme livré à lui-même. Beaucoup de gens peuvent se retrouver dans ce récit, fait d’abord d’errances, où l’on cherche à le faire rentrer dans un moule. L’auteur est éducateur spécialisé et a du sûrement s’inspirer d’adolescents qu’il a du croiser dans sa carrière. Sacha n’est pas un ambitieux, il cherche juste une place. Son parcours fait parfois office de « fuite en avant » où il va rencontrer Françoise.

Elle est en quelque sorte l’ange gardien du héros, celle qui va recoller les morceaux. Sa vie n’a pas été simple non plus même si elle n’en lâche que quelques bribes, il faut lire entre les lignes. Entre Sacha et elle, il y a une forme de pudeur des sentiments. Refusant durant leur amitié de s’avouer leurs vrais sentiments, ceux d’une mère qu’elle n’a jamais été à un fils qu’elle n’a jamais eu. Intrinsèquement, on comprend la relation qui les lie. Sacha trouve en elle aussi une mère, où du moins, une personne bienveillante sur qui il peut compter. Sacha sera sa béquille qui lui permettra d’avancer, ils vont s’épauler mutuellement. Si au demeurant, elle paraît vivre dans un confort tout relatif, on sent sa solitude s’estomper en présence de Sacha. Elle se prend d’amitié pour lui au point de reformer un embryon de famille dans lequel chacun arrive à trouver ses marques. Elle aidera le héros à devenir un homme en lui apportant ce que personne ne lui a jamais fait : le valoriser.

Les parents de Sacha jouent un rôle important dans sa trajectoire. Il grandit sans réel schéma de structure familiale aimante et protectrice : « Mon vieux, il a toujours su ce qui me faisait du bien : les claques dans la gueule, les insultes, les privations, et maintenant le foot… » Comme le dit Ricoeur : « La figure du père n’est pas une figure bien connue, c’est une figure problématique, inachevée et en suspens ». Les relations entre le père et son fils sont houleuses. L’incompréhension et le trouble sont au centre de leur relation. Un détachement fort se sent à travers leurs rapports. Il est vraiment difficile de comprendre le paradoxe qui tourne autour de la figure paternelle. Odieux dans la cellule familiale, il apporte son soutien dans la cellule carcérale : « Il lui arrive de visiter des prisonniers qui ont des lourdes peines. La mienne aussi l’est. Pourtant, je suis condamné à la purger silencieusement, à l’ombre de son parloir. » Le caractère de Sacha se dessine déjà à l’orée du drame familial silencieux qui se joue quotidiennement sous son toit. Derrière la rudesse du père, l’auteur use de la figure et du verbe. Il semble livrer une partition qui sous entend que derrière la figure paternelle se joue quelque chose en coulisses de bien plus intime, d’indicible, source de maux pour les autres. Il est le grand absent de l’histoire, il brille par son silence. Cependant, son rôle est déterminant dans le rôle de « père accompli » qu’endossera finalement le héros dans sa revanche. Petit aparté concernant sa mère qui est la victime consentante du père, elle est absente à tous les niveaux que ce soit physiquement ou spirituellement. Les brefs retours du héros vers le berceau maternel ne viendront que confirmer le détachement de celle-ci.

Zadig est le fils du protagoniste principal, il est la clé de voûte de ce roman. Le choix du prénom est à propos car Zadig est le personnage principal d’un conte de Voltaire. Selon la langue, ce prénom évoque « le véridique », « l’ami » ou « le juste ». Il est présenté par Voltaire comme un homme vertueux et sans aucun défaut pour la société. Suite, à cela, le choix de ce prénom prend tout son sens lorsque l’on a pris connaissance du parcours chaotique de Sacha. L’œuvre de Voltaire apporte aussi un éclairage intéressant sur le rôle de l’enfant car « Zadig » est avant tout une réflexion sur le bonheur. On comprendra toute l’énergie que mettra Sacha à donner le meilleur pour son fils. Il est en quelque sorte celui qui vient rétablir l’équilibre entre un passé douloureux en héritage et un avenir radieux.

Bien évidemment, l’écriture est au service de la pensée du héros. Beaucoup de sentiments ou de phrases dures (ou chocs) passent dans une économie de mots qui viennent soutenir les tourments du héros du roman. Elle vient brosser le portrait psychologique de Sacha et nous dévoile un aspect de son ressenti : « Balavoine et Coluche disparaissent. Le Grand aussi. Pour de vrai cette fois. Problème de cœur… ». Le style de l’auteur est très incisif, il possède une vraie plume et déclenchera de belles émotions chez le lecteur. Par le choix des mots, Sacha prend vie. On sent de la véracité dans le texte. L’écrivain a fait le choix dans la construction de son livre d’utiliser des chapitres courts, la lecture est fluide et l’envie d’aller toujours plus loin ne vous lâche pas. Il est vrai que le héros principal se révèle très attachant, il fait passer le lecteur par divers stades émotionnels. En cela, le romancier a pleinement rempli son objectif : plonger le lecteur dans une problématique et faire surgir en lui une réflexion sur la trajectoire du héros.

Il y a un subtil jeu de mots dans le roman qui joue sur le titre : « Panpan avec les « haines » en moins, ça fait papa », un aveu de recherche de paix intérieur, le héros se sait mourant, il cherche à retrouver le calme dans son esprit, une forme de bien-être, de se mettre en osmose avec ceux qui l’entourent. Il prend du recul sur sa condition et l’analyse au crépuscule des dieux.

« Il n’y a point de hasard : tout est épreuve ou punition, ou récompense ou prévoyance » (Leibniz)

« Les haines en moins » est un livre poignant qui ne vous laissera pas insensible. Il se révèle très profond et questionne sur les rapports père / fils. L’écrivain a une vraie plume et donne vie à une histoire émouvante dont la trame se dessine doucement au détour de sublimes métaphores et ellipses. Encore une fois, la maison d’édition « Daphnis & Chloé » a le talent pour trouver une littérature vraie, qui apporte un éclairage intéressant sur la vie. Ce roman fait partie de cette catégorie d’ouvrages où une fois terminé, elle continue de nous questionner. Ancré dans la réalité, ce roman lève le voile sur la condition d’écorchés vifs qui n’ont de cesse de rattraper le temps perdu pour panser leurs blessures assassines. Un magnifique premier roman d’une grande sensibilité, fragile et à fleur de peau à découvrir rapidement…

Titre : « Les haines en moins »

Auteur : Eric Le Guilloux

Éditeur : Daphnis & Chloé

ISBN : 979-10-253-0023-7
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Gengis
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MessageSujet: Re: [Daphnis et Chloé] Les haines en moins - Eric Le Guilloux   Dim 2 Oct 2016 - 19:08

T'as bossé comme un dingue ! Shocked
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