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 [La différence] Le carré des allemands - Jacques Richard

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MessageSujet: [La différence] Le carré des allemands - Jacques Richard   Dim 2 Oct 2016 - 16:36



« Si je voulais secouer cet arbre avec mes mains, je ne le pourrais pas.
Mais le vent que nous ne voyons pas l’agite et le courbe comme il veut. De même nous sommes courbés et agités par des mains invisibles.
Alors le jeune homme se leva stupéfait et il dit : « J’entends Zarathoustra et justement je pensais à lui. » Zarathoustra répondit :
« Pourquoi t’effrayes-tu ? — Il en est de l’homme comme de l’arbre.
Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l’abîme, — dans le mal. »
« Oui, dans le mal ! s’écria le jeune homme. Comment est-il possible que tu aies découvert mon âme ? »
Zarathoustra se prit à sourire et dit : « Il y a des âmes qu’on ne découvrira jamais, à moins que l’on ne commence par les inventer. »
« Oui, dans le mal ! s’écria derechef le jeune homme.
Tu disais la vérité, Zarathoustra. Je n’ai plus confiance en moi-même, depuis que je veux monter dans les hauteurs, et personne n’a plus confiance en moi, — d’où cela peut-il donc venir ?
Je me transforme trop vite : mon présent réfute mon passé. Je saute souvent des marches quand je monte, — c’est ce que les marches ne me pardonnent pas. (Nietzsche)

« Le carré des allemands » est un roman écrit par Jacques Richard aux éditions de la Différence. Ce livre est paru le 4 février 2016. Ce livre se compose sous forme de carnets. Il se présente sous une forme courte mais dense dans la réflexion. Le carré des allemands est cet endroit au fond du cimetière où l’on a mis les soldats morts après les guerres. De façon prémonitoire, on comprend que le passé est enfoui et qu’il va falloir creuser en soi pour pouvoir avancer.

« Le carré des Allemands » est une fiction écrite sous la forme d’un journal qui couvre deux générations. Celle d’un homme de 60 ans et celle de son père engagé dans la guerre de 1940 quand il avait 17 ans. Dans l’écheveau des liens qui subsistent entre un fils et son père, au delà de l’absence, au delà de la mort et du silence, se lève peu à peu le voile sur un secret de famille. La réalité avance masquée et le narrateur ne va découvrir qu’au fur et à mesure le passé de son père.

Ce livre aborde plusieurs thèmes qui au final ont un lien qui les unit. En effet, nous sommes ici face à un narrateur qui est en quête d’identité. Son père est dans une fuite en avant et finalement absent puis disparu.
Concernant le héros, je pense que l’on ne peut pas dire « il » vit mais je préfère le dénominatif philosophique « ça » vit, tellement le poids de notre passé peut être écrasant parfois, nous ne sommes que la somme de différentes vies qui se sont croisées. Jacques Richard exprime parfaitement cela dans son livre. En utilisant des récits fragmentaires, on passe du père au fils sans filtres. Et tout le questionnement de l’auteur apparaît ici pour moi : qui sommes-nous finalement à l’orée de nos ancêtres ? La famille est un des premiers prismes dans lequel on se voit, mais comment juger de sa vie devant l’absence et de surcroît la découverte de l’indicible ? Savoir d’où l’on vient ? Partir en quête de ses racines n’est pas une chose aisée, certains secrets dont on ignore l’existence transpirent pourtant dans notre construction et certaines vérités méritent le silence.
La vérité va émerger doucement au milieu de son chaos, en apprenant des bribes de vie sur son père, il mesure la sienne et se remémore sa propre vie.
Le narrateur essaye de comprendre les motivations d’un jeune de 17 ans qui pourtant doit savoir ce qu’il fait à cet âge là et cependant, aucun jugement n’est porté, toute la difficulté est là, coincé entre le désir de trouver un père et d’affronter en même temps un bourreau.

Cette faculté du mal en nous est-il « ce choix de s’affirmer mauvais » et non la condition nécessaire à l’accomplissement du mal ? Finalement, « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » comme le dit René Char. Celui-ci exprime le droit absolu de chacun de prendre et de laisser, de déconstruire pour reconstruire, d’inventorier pour inventer. Le jugement est facile mais apporter une réflexion qui pourrait expliquer un jugement est autre chose.

Nous ne sommes que les produits de notre histoire familiale, il faut accepter d’être le dépositaire d’une mémoire pour pouvoir se construire, mais sans que cette responsabilité nous écrase. Nietzsche parle de seuil à tolérer pour que cela se fasse. Certains expliqueront qu’il s’agit moins de trouver « le bon seuil » que de savoir entendre combien notre passé est là, en nous, tout entier, que nous le voulions ou non et que nous sommes les acteurs d’une histoire. Notre présent fourmille du passé et ils cohabitent difficilement : nos sentiments en sont chargés ainsi que nos visions du monde. Finalement, nous avons la possibilité entre se tourner vers son passé ou l’oublier en l’observant comme s’agissant d’évènements extérieurs à nous. Mais l’oubli est comme le pardon : il ne se décide pas. Notre passé est en nous comme nous sommes en lui.

Le narrateur est un homme qui s’est enfermé dans son appartement. Celui-ci a la particularité de se trouver au niveau d’une cave avec une fenêtre qui ne permet de voir le monde qu’au niveau du sol. On pourrait y voir une allégorie de sa condition. Comme le secret de son père qui est enfouie, il n’arrive pas à s’en extraire, il est en quête de sa propre identité mais subit le poids du passé. Asocial, il cohabite avec un chat de façon sporadique, ce qui lui permet d’être vraiment lui l’espace d’un instant et d’éprouver sans être jugé. Cette planque lui permet de se mettre aussi hors du monde et d’être libre, il échappe ainsi au poids de son passé et balaye son présent d’un revers de la main. Il peut penser librement sa condition sans le prisme des autres. Cependant, les autres et son père sont en lui comme autant d’interlocuteurs invisibles qui viennent le contredire.

L’économie de mots vient appuyer l’idée du fardeau. Le récit contient de nombreuses phrases nominales, le verbe étant l’action (donc la vie), on peut comprendre que la forme stylistique vienne appuyer les pensées du narrateur. Pas de vie mais cette réflexion sur la mort qui rôde à tous les niveaux, cette énigme incompréhensible qui, à chaque instant, nous crache à la figure que nous sommes vivants. C est aussi montrer la difficulté qu’il y a à exprimer ce qui ne peut être traduit, car finalement il ne reste que des images que l’on se fait et pas des idées sur ce sujet.

Un carnet, c est aussi un choix, compiler que ce qui est nécessaire. S’efforcer d’enlever le superflu. Ecrire des bribes de pensées, être concis et aller à l’essentiel. Le texte flirte parfois avec la poésie, léger comme une plume, il tranche avec le fond de l’histoire et crée un décalage qui déstabilise le lecteur et le pousse à réfléchir.

Ce livre vous touchera par sa poésie et sa tendresse qu’on le veuille ou non. Ce roman m’a fait écho à un autre que j’ai lu qui touche le même thème, il s’agit de « Le tort du soldat » d’Erri de Luca. Il pose la question qui continue de hanter beaucoup de gens : Comment vivre en acceptant un héritage du passé qui est lourd à assumer ? Une histoire touchante qui pose les bases d’un problème récurrent dans les sociétés actuelles et me fait penser dans le domaine des sciences à « l’épigénétique ». Jacques Richard apporte sa pierre à l’édifice de l’indicible et de l’héritage, tout en finesse et en retenue. Il nous rappelle le poids du passé et le fardeau qu’il peut-être pour ceux qui le portent. Un livre court et percutant.

Titre : Le carré des allemands

Auteur : Jacques Richard

Éditeur : Les éditions de la Différence

ISBN : 978-2-7291-2239-3
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