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 [Cycle] Stanley Kubrick

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Nulladies
Cinéman


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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Mer 2 Juil 2014 - 6:54



Tranchée, ceci est ton sort.

La force dénonciatrice des Sentiers de la gloire est telle qu’on pourrait être tenté d’oublier le cinéaste aux commandes. En effet, difficile de rester insensible face à cette charge contre le système militaire en temps de guerre qui valut au film d’être privé de diffusion pendant 18 ans en France.
Afin de démontrer l’écart entre les décisionnaires et la chair à canon qu’ils dirigent, Kubrick crée un réseau fortement contrasté, (voire trop souligné) : d’un côté, les salons et les dorures de la République. De l’autre, la boue des tranchées. Cette dichotomie n’est cependant pas aussi manichéenne qu’on puisse le croire : entre les hommes de terrain eux-mêmes, les manipulations et mensonges vont bon train, à l’image de la nuit de reconnaissance et des arrangements qu’elle engendre sur la couardise du supérieur. De la même manière, la complicité des hommes, voire leur caractère infantile dans la scène finale peut autant prêter à l’attendrissement que justifier le mépris de leurs supérieurs…
Les sentiers de la gloire n’est pas tant un film de guerre qu’un pamphlet sur le pouvoir. La guerre en tant que telle est ici un catalyseur : objet politique, outil de promotion sociale et d’ambition personnelle, elle a perdu toute réalité du point de vue de ceux qui la conduisent. Un général peut ordonner de tirer sur ses propres troupes, et l’on peut finir le travail de l’ennemi en fusillant ses hommes pour l’exemple, afin, pense-t-on, de motiver les prochains candidats à l’assaut des lignes adverses. Foncièrement pessimiste, le film prend toute sa force dans le procès qui le conclut : parodie de justice, elle voit les tentatives de Dax de décoller vers une véritable rhétorique échouer les unes après les autres. Et pour enfoncer le clou, le général à qui il dénonce les agissements d’un supérieur lui offre sa place, pensant qu’il agit pour son compte depuis le début.
Dans un monde où la guerre dévore les corps, les consciences sont elles aussi malades. Une guerre absurde et béante comme les cratères des obus qui tombent durant les discours censés galvaniser les troupes, et dont le non-sens se propage dans les arcanes du pouvoir, sans épargner la complicité de la religion en la personne du prêtre tentant de légitimer la mort imminente de condamnés.
Si la révolte par la raison ne fonctionne pas en la personne du colonel Dax, reste le cri de douleur des hommes, qui n’ont survécu à l’enfer des tranchées que pour être exécutés par la patrie qu’ils défendaient. Par un sens du pathos mesuré, Kubrick décline les différentes réactions face au peloton d’exécution, et laisse s’épancher toute la bêtise humaine par ces trois poteaux et la rigueur protocolaire d’une cérémonie destinée à honorer la France.
Enfin, le dernier instrument de la révolte sera la présence discrète du cinéaste, qui ici encore forge ses armes avant les grands coups d’éclats de sa future filmographie. On notera le sens de la composition aigue lors du procès, où les positions des accusés et de leurs supérieurs dessinent avec virtuosité la hiérarchie et les enjeux de l’échange. On assiste aussi à la naissance de ses fameux travellings arrière, dans un splendide plan-séquence sur le parcours de Dax dans la tranchée. A ce mouvement répondra celui du travelling avant vers les poteaux d’exécution, d’autant plus effrayent qu’il se fait dans le calme et la sérénité, sous le regard d’une armée complice et satisfaite.
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Mer 2 Juil 2014 - 6:54

@Goupi Tonkin a écrit:
@Goupi Tonkin a écrit:
Citation :
dénonciatrice un peu trop soulignée
Pinaillage, effectivement. D'autant plus que Kubrick, c'est pas tout à fait Costa-Gavras ou André Cayatte. On peut difficilement le soupçonner d'être un cinéaste militant ou d'être un auteur à thèse, avec des convictions très fortes. Ses contempteurs auraient plutôt tendance à le trouver distant et froid, voire trop neutre et parfois cynique.

Je cite Kubrick interviewé par Michel Ciment ( grand spécialiste Kubrickien, d'ailleurs. Son livre est une mine )

« Le film ne délivre pas de message. Ce n'est en aucun cas un film pour ni contre l'armée. Au maximum, c'est un film contre la guerre, qui peut placer les hommes dans de telles situations de conscience ».

ps :


j'adore ce livre, je le trouve vraiment bien foutu.

D'ailleurs, si vous avez le temps et si ça vous intéresse : une introduction et une analyse de Philippe Rouyer ( qui assure comme souvent ) du livre de Michel Ciment consacré à Kubrick. C'est vraiment très bien.


Bientôt les vacances, je me garde ça au chaud !  cheers 
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 6:39



Dans ce stupre qui s’effondre.

Dans la filmographie de Kubrick, rares sont les films qui s’attachent à porter un regard sur la société, qui plus est contemporaine. Verbal, satirique, littéraire : le cinéaste s’essaie ici à une forme de classicisme avant de sauter définitivement le pas vers un cinéma qui lui soit entièrement propre.
Lolita est un film composite, à la fois dépendant du carcan littéraire de l’illustre roman qu’il adapte, et de celui d’une censure qui va brider ses ambitions. La première image, fortement suggestive d’une main d’homme vernissant les orteils juvéniles, n’aura presque pas d’échos. Tout, pratiquement, passe par la suggestion et la parole : on dit à l’oreille les « jeux » auxquels on veut jouer, avant qu’un fondu au noir vienne clore l’échange.
Très long, (2h35), le film s’attache surtout à dresser le portait d’une société américaine (on pense aux Chaines Conjugales de Mankiewicz) oscillant entre puritanisme et libération sexuelle. La vie sociale est un grand bal où dansent indifféremment parents et enfants, et où les conversations au buffet dérivent souvent vers d’autres plaisirs que ceux de la bonne chère. La mère de Lolita, laxiste ou excessivement autoritaire avec sa fille, pratiquante fébrile et cougar pleine de ferveur est le symbole de cette schizophrénie morale. Dans ce monde où rien ne fonctionne comme il faut, le récit va s’attarder sur deux figures masculines, celle de Quilty et de Humbert, aussi différents que complémentaires. Le premier, incarné par Sellers semble préparer le film suivant, Dr Folamour, par son omniprésence et sa jubilation à interpréter plusieurs rôles. C’est la figure du jouisseur pervers, homme mondain, médiatique et artiste, qui obtient ce qu’il désire, mère et fille, et pousse le vice jusqu’à torturer l’amoureux criminel. Celui-ci, en la personne de Humbert, brille par sa passivité : face au système, face à sa passion, il tente de trouver un compromis entre ses déviances et le cadre dans lequel il pourrait ou non les assouvir.
Difficile de ne pas voir le cinéaste lui-même face à son sujet, brulant et presque impossible à retranscrire sur la pellicule… Les scènes les plus fortes sont celles, nombreuses où Humbert subit une conversation à laquelle il ne peut pas répondre, bouillonne intérieurement, déchiré, et ne sait comment donner le change à une discussion policée et mondaine.
Centre névralgique de cette nébuleuse passionnelle, Lolita. Etre de peu de mots, elle apparait telle une vénus botticellienne, mythe d’une jeunesse éternelle qui fait tourner les têtes. Elle se contente avec insolence de vivre, mange en permanence, et pose son regard sur ce qui lui plait, consciente que cet unique élan suffit pour l’obtenir.
D’une façon générale, l’alchimie fonctionne, et la folie d’une passion déraisonnable est retranscrite avec justesse. Surtout, la perversité et l’exacerbation de la paranoïa par le personnage de Quilty parviennent à aiguiser le récit au long cours. Le choix de Kubrick d’ouvrir le film sur une anticipation par le dialogue entre les deux hommes est habile, et instaure un cadre de délitement qui intrigue et fascine.
Long, ambitieux, formellement maitrisé, un peu trop muselé, le film est indéniablement de qualité, et servi par des comédiens qui parviennent à souligner sa dimension satirique. En ce qui concerne son véritable sujet, la passion pour une fille de douze ans, le film n’a pas pu se permettre de le traiter véritablement.
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:17

@Nulladies a écrit:


Dans ce stupre qui s’effondre.  

Dans la filmographie de Kubrick, rares sont les films qui s’attachent à porter un regard sur la société, qui plus est contemporaine. Verbal, satirique, littéraire : le cinéaste s’essaie ici à une forme de classicisme avant de sauter définitivement le pas vers un cinéma qui lui soit entièrement propre.
Lolita est un film composite, à la fois dépendant du carcan littéraire de l’illustre roman qu’il adapte, et de celui d’une censure qui va brider ses ambitions. La première image, fortement suggestive d’une main d’homme vernissant les orteils juvéniles, n’aura presque pas d’échos. Tout, pratiquement, passe par la suggestion et la parole : on dit à l’oreille les « jeux » auxquels on veut jouer, avant qu’un fondu au noir vienne clore l’échange.
Très long, (2h35), le film s’attache surtout à dresser le portait d’une société américaine (on pense aux Chaines Conjugales de Mankiewicz) oscillant entre puritanisme et libération sexuelle. La vie sociale est un grand bal où dansent indifféremment parents et enfants, et où les conversations au buffet dérivent souvent vers d’autres plaisirs que ceux de la bonne chère. La mère de Lolita, laxiste ou excessivement autoritaire avec sa fille, pratiquante fébrile et cougar pleine de ferveur est le symbole de cette schizophrénie morale. Dans ce monde où rien ne fonctionne comme il faut, le récit va s’attarder sur deux figures masculines, celle de Quilty et de Humbert, aussi différents que complémentaires. Le premier, incarné par Sellers semble préparer le film suivant, Dr Folamour, par son omniprésence et sa jubilation à interpréter plusieurs rôles. C’est la figure du jouisseur pervers, homme mondain, médiatique et artiste, qui obtient ce qu’il désire, mère et fille, et pousse le vice jusqu’à torturer l’amoureux criminel. Celui-ci, en la personne de Humbert, brille par sa passivité : face au système, face à sa passion, il tente de trouver un compromis entre ses déviances et le cadre dans lequel il pourrait ou non les assouvir.
Difficile de ne pas voir le cinéaste lui-même face à son sujet, brulant et presque impossible à retranscrire sur la pellicule… Les scènes les plus fortes sont celles, nombreuses où Humbert subit une conversation à laquelle il ne peut pas répondre, bouillonne intérieurement, déchiré, et ne sait comment donner le change à une discussion policée et mondaine.
Centre névralgique de cette nébuleuse passionnelle, Lolita. Etre de peu de mots, elle apparait telle une vénus botticellienne, mythe d’une jeunesse éternelle qui fait tourner les têtes. Elle se contente avec insolence de vivre, mange en permanence, et pose son regard sur ce qui lui plait, consciente que cet unique élan suffit pour l’obtenir.
D’une façon générale, l’alchimie fonctionne, et la folie d’une passion déraisonnable est retranscrite avec justesse. Surtout, la perversité et l’exacerbation de la paranoïa par le personnage de Quilty parviennent à aiguiser le récit au long cours. Le choix de Kubrick d’ouvrir le film sur une anticipation par le dialogue entre les deux hommes est habile, et instaure un cadre de délitement qui intrigue et fascine.
Long, ambitieux, formellement maitrisé, un peu trop muselé, le film est indéniablement de qualité, et servi par des comédiens qui parviennent à souligner sa dimension satirique. En ce qui concerne son véritable sujet, la passion pour une fille de douze ans, le film n’a pas pu se permettre de le traiter véritablement.
 
on pourrait regretter que le film en effet n'aborde pas plus frontalement la pédophilie (le remake sera un poil plus explicite sur ce point mais bon l'époque excuse un peu la prise de risque modérée de Kubrick) mais le film est tellement riche et maîtrisé que perso ça ne me dérange pas plus que ça
 
le point fort de ce film est pour moi l'interprétation: de tous les films de Kubrick, c'est celui dont je préfère le jeu d'acteurs (James Mason en tête), le moindre dialogue est hautement jouissif (et souvent très drôle)
 
d'un point de vue satirique, il n'y a bien que "docteur folamour" qui le surpasse
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RabbitIYH
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:22

Mais ça n'a rien du véritable sujet du film, justement, qui n'a rien d'une adaptation littérale du roman ! Si le film te paraît muselé c'est que cette retenue fait écho à l'obsession frustrée d'Humbert, bourgeois coincé qui envie l'insouciance et la liberté de moeurs de Lolita : Humbert veut être Lolita plus qu'il ne veut coucher avec elle. Ça fait écho au personnage de Nicholson dans Shining qui veut devenir son fils, basculant dans la folie sous le poids de ses responsabilités ("All work and no play etc"). A la fin, déception ultime, Lolita est devenue cette femme rangée qui annihile son fantasme de liberté. Il y a aussi un détail clé dans cette scène d'intro sur laquelle le film se termine apparemment en boucle, annonçant les chefs-d'oeuvre fantasmatiques de Lynch quelques 35 ans plus tard, et que je n'ai remarqué qu'à la seconde vision : dans l'intro, Quilty fait tomber une bouteille posée sur le faut du fauteuil en sortant de derrière son drap tel un fantôme (on peut même avoir l'impression qu'il n'est pas caché sous le drap lorsque Humbert passe à côté du fauteuil une première fois). Dans la répétition de la scène à la fin la bouteille a changé de place, elle est désormais au milieu du fauteuil, et on ne verra personne en sortir. On sait bien que les "incohérences" chez Kubrick ont toujours un sens. Alors, scène fantasmée ? Film sur le fantasme du passage à l'acte, le fantasme de la désinhibition ? Quilty n'est-il que le prolongement de la psyché de Humbert ? Cette part d'immoralité fantasmée qui s'évanouit finalement lorsque l'idée qu'incarnait Lolita s'efface devant la femme qu'elle est devenue ? Pour moi Lolita est quoi qu'il en soit l'un des tout meilleurs Kubrick, à la hauteur de Barry Lyndon, Eyes Wide Shut ou Shining.
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:27

@RabbitIYH a écrit:
Mais ça n'a rien du véritable sujet du film, justement, qui n'a rien d'une adaptation littérale du roman ! Si le film te paraît muselé c'est que cette retenue fait écho à l'obsession frustrée d'Humbert, bourgeois coincé qui envie l'insouciance et la liberté de moeurs de Lolita : Humbert veut être Lolita plus qu'il ne veut coucher avec elle. Ça fait écho au personnage de Nicholson dans Shining qui veut devenir son fils, basculant dans la folie sous le poids de ses responsabilités ("All work and no play etc"). A la fin, déception ultime, Lolita est devenue cette femme rangée qui annihile son fantasme de liberté. Il y a aussi un détail clé dans cette scène d'intro sur laquelle le film se termine apparemment en boucle, annonçant les chefs-d'oeuvre fantasmatiques de Lynch quelques 35 ans plus tard, et que je n'ai remarqué qu'à la seconde vision : dans l'intro, Quilty fait tomber une bouteille posée sur le faut du fauteuil en sortant de derrière son drap tel un fantôme (on peut même avoir l'impression qu'il n'est pas caché sous le drap lorsque Humbert passe à côté du fauteuil une première fois). Dans la répétition de la scène à la fin la bouteille a changé de place, elle est désormais au milieu du fauteuil, et on ne verra personne en sortir. On sait bien que les "incohérences" chez Kubrick ont toujours un sens. Alors, scène fantasmée ? Film sur le fantasme du passage à l'acte, le fantasme de la désinhibition ? Quilty n'est-il que le prolongement de la psyché de Humbert ? Cette part d'immoralité fantasmée qui s'évanouit finalement lorsque l'idée qu'incarnait Lolita s'efface devant la femme qu'elle est devenue ? Pour moi Lolita est quoi qu'il en soit l'un des tout meilleurs Kubrick, à la hauteur de Barry Lyndon, Eyes Wide Shut ou Shining.

Je n'avais pas vu cette possibilité d'un Quilty prolongement de Humbert, c'est très intéressant comme idée.
D'accord pour l'idée "d'être" cette insouciance de la jeunesse, le bouillonnement de Humbert y renvoie souvent, et il est en totale inadéquation avec les gens de son âge.
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Goupi Tonkin
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:27

J'aime beaucoup le film mais je le trouve aussi  un peu trop long, et le sujet était effectivement "intraitable" en 62 ( de toute façon, le roman me parait inadaptable. Même aujourd'hui. Pas pour des raisons de mœurs. Mais pour des raison esthétiques, littéraires...  ) Et puis James Mason est vraiment un acteur magique !!!


Un extrait de la plus belle émission télé du monde : Cinéma, cinémas
En 1978, Sue Lyon, assise devant un écran projetant les images du film, évoque le tournage de Lolita, James Mason, Kubrick... Très touchant.
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:38

@Goupi Tonkin a écrit:
J'aime beaucoup le film mais je le trouve aussi  un peu trop long, et le sujet était effectivement "intraitable" en 62 ( de toute façon, le roman me parait inadaptable. Même aujourd'hui. Pas pour des raisons de mœurs. Mais pour des raison esthétiques, littéraires...  ) Et puis James Mason est vraiment un acteur magique !!!


Un extrait de la plus belle émission télé du monde : Cinéma, cinémas
En 1978, Sue Lyon, assise devant un écran projetant les images du film, évoque le tournage de Lolita, James Mason, Kubrick... Très touchant.

Très intéressant, merci. Joli parcours, très intègre, que le sien...
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Goupi Tonkin
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:39

@Nulladies a écrit:
@RabbitIYH a écrit:
Mais ça n'a rien du véritable sujet du film, justement, qui n'a rien d'une adaptation littérale du roman ! Si le film te paraît muselé c'est que cette retenue fait écho à l'obsession frustrée d'Humbert, bourgeois coincé qui envie l'insouciance et la liberté de moeurs de Lolita : Humbert veut être Lolita plus qu'il ne veut coucher avec elle. Ça fait écho au personnage de Nicholson dans Shining qui veut devenir son fils, basculant dans la folie sous le poids de ses responsabilités ("All work and no play etc"). A la fin, déception ultime, Lolita est devenue cette femme rangée qui annihile son fantasme de liberté. Il y a aussi un détail clé dans cette scène d'intro sur laquelle le film se termine apparemment en boucle, annonçant les chefs-d'oeuvre fantasmatiques de Lynch quelques 35 ans plus tard, et que je n'ai remarqué qu'à la seconde vision : dans l'intro, Quilty fait tomber une bouteille posée sur le faut du fauteuil en sortant de derrière son drap tel un fantôme (on peut même avoir l'impression qu'il n'est pas caché sous le drap lorsque Humbert passe à côté du fauteuil une première fois). Dans la répétition de la scène à la fin la bouteille a changé de place, elle est désormais au milieu du fauteuil, et on ne verra personne en sortir. On sait bien que les "incohérences" chez Kubrick ont toujours un sens. Alors, scène fantasmée ? Film sur le fantasme du passage à l'acte, le fantasme de la désinhibition ? Quilty n'est-il que le prolongement de la psyché de Humbert ? Cette part d'immoralité fantasmée qui s'évanouit finalement lorsque l'idée qu'incarnait Lolita s'efface devant la femme qu'elle est devenue ? Pour moi Lolita est quoi qu'il en soit l'un des tout meilleurs Kubrick, à la hauteur de Barry Lyndon, Eyes Wide Shut ou Shining.

Je n'avais pas vu cette possibilité d'un Quilty prolongement de Humbert, c'est très intéressant comme idée.
D'accord pour l'idée "d'être" cette insouciance de la jeunesse, le bouillonnement de Humbert y renvoie souvent, et il est en totale inadéquation avec les gens de son âge.
oui, c'est un des aspects les plus intéressants de l'adaptation. Dans le roman, l'histoire étant racontée par Humbert Humbert, Quilty est un personnage très secondaire, aux contours plus flous... ( Humbert Humbert, le double est déjà dans le nom bizarre du narrateur )
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:43

@Goupi Tonkin a écrit:
@Nulladies a écrit:
@RabbitIYH a écrit:
Mais ça n'a rien du véritable sujet du film, justement, qui n'a rien d'une adaptation littérale du roman ! Si le film te paraît muselé c'est que cette retenue fait écho à l'obsession frustrée d'Humbert, bourgeois coincé qui envie l'insouciance et la liberté de moeurs de Lolita : Humbert veut être Lolita plus qu'il ne veut coucher avec elle. Ça fait écho au personnage de Nicholson dans Shining qui veut devenir son fils, basculant dans la folie sous le poids de ses responsabilités ("All work and no play etc"). A la fin, déception ultime, Lolita est devenue cette femme rangée qui annihile son fantasme de liberté. Il y a aussi un détail clé dans cette scène d'intro sur laquelle le film se termine apparemment en boucle, annonçant les chefs-d'oeuvre fantasmatiques de Lynch quelques 35 ans plus tard, et que je n'ai remarqué qu'à la seconde vision : dans l'intro, Quilty fait tomber une bouteille posée sur le faut du fauteuil en sortant de derrière son drap tel un fantôme (on peut même avoir l'impression qu'il n'est pas caché sous le drap lorsque Humbert passe à côté du fauteuil une première fois). Dans la répétition de la scène à la fin la bouteille a changé de place, elle est désormais au milieu du fauteuil, et on ne verra personne en sortir. On sait bien que les "incohérences" chez Kubrick ont toujours un sens. Alors, scène fantasmée ? Film sur le fantasme du passage à l'acte, le fantasme de la désinhibition ? Quilty n'est-il que le prolongement de la psyché de Humbert ? Cette part d'immoralité fantasmée qui s'évanouit finalement lorsque l'idée qu'incarnait Lolita s'efface devant la femme qu'elle est devenue ? Pour moi Lolita est quoi qu'il en soit l'un des tout meilleurs Kubrick, à la hauteur de Barry Lyndon, Eyes Wide Shut ou Shining.

Je n'avais pas vu cette possibilité d'un Quilty prolongement de Humbert, c'est très intéressant comme idée.
D'accord pour l'idée "d'être" cette insouciance de la jeunesse, le bouillonnement de Humbert y renvoie souvent, et il est en totale inadéquation avec les gens de son âge.
oui, c'est un des aspects les plus intéressants de l'adaptation. Dans le roman, l'histoire étant racontée par Humbert Humbert, Quilty est un personnage très secondaire, aux contours plus flous... ( Humbert Humbert, le double est déjà dans le nom bizarre du narrateur )

D'autant que Quilty fait vraiment figure de personnalité multiple qui renverrait à tous les potentiels de l'esprit torturé d'Humbert : le sexe, la mainmise, mais aussi le flic, le regard anonyme ou la mauvaise conscience qui le poursuit...
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 10:54

Tout à fait !
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Jeu 3 Juil 2014 - 16:49

@Nulladies a écrit:
@Goupi Tonkin a écrit:
@Nulladies a écrit:
@RabbitIYH a écrit:
Mais ça n'a rien du véritable sujet du film, justement, qui n'a rien d'une adaptation littérale du roman ! Si le film te paraît muselé c'est que cette retenue fait écho à l'obsession frustrée d'Humbert, bourgeois coincé qui envie l'insouciance et la liberté de moeurs de Lolita : Humbert veut être Lolita plus qu'il ne veut coucher avec elle. Ça fait écho au personnage de Nicholson dans Shining qui veut devenir son fils, basculant dans la folie sous le poids de ses responsabilités ("All work and no play etc"). A la fin, déception ultime, Lolita est devenue cette femme rangée qui annihile son fantasme de liberté. Il y a aussi un détail clé dans cette scène d'intro sur laquelle le film se termine apparemment en boucle, annonçant les chefs-d'oeuvre fantasmatiques de Lynch quelques 35 ans plus tard, et que je n'ai remarqué qu'à la seconde vision : dans l'intro, Quilty fait tomber une bouteille posée sur le faut du fauteuil en sortant de derrière son drap tel un fantôme (on peut même avoir l'impression qu'il n'est pas caché sous le drap lorsque Humbert passe à côté du fauteuil une première fois). Dans la répétition de la scène à la fin la bouteille a changé de place, elle est désormais au milieu du fauteuil, et on ne verra personne en sortir. On sait bien que les "incohérences" chez Kubrick ont toujours un sens. Alors, scène fantasmée ? Film sur le fantasme du passage à l'acte, le fantasme de la désinhibition ? Quilty n'est-il que le prolongement de la psyché de Humbert ? Cette part d'immoralité fantasmée qui s'évanouit finalement lorsque l'idée qu'incarnait Lolita s'efface devant la femme qu'elle est devenue ? Pour moi Lolita est quoi qu'il en soit l'un des tout meilleurs Kubrick, à la hauteur de Barry Lyndon, Eyes Wide Shut ou Shining.

Je n'avais pas vu cette possibilité d'un Quilty prolongement de Humbert, c'est très intéressant comme idée.
D'accord pour l'idée "d'être" cette insouciance de la jeunesse, le bouillonnement de Humbert y renvoie souvent, et il est en totale inadéquation avec les gens de son âge.
oui, c'est un des aspects les plus intéressants de l'adaptation. Dans le roman, l'histoire étant racontée par Humbert Humbert, Quilty est un personnage très secondaire, aux contours plus flous... ( Humbert Humbert, le double est déjà dans le nom bizarre du narrateur )

D'autant que Quilty fait vraiment figure de personnalité multiple qui renverrait à tous les potentiels de l'esprit torturé d'Humbert : le sexe, la mainmise, mais aussi le flic, le regard anonyme ou la mauvaise conscience qui le poursuit...

Quilty... Guilty ?
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 6:52



Welcome to the doomsday machine

Le cinéma comme reflet des angoisses de l’actualité trouve, en ce qui concerne la guerre froide, deux références sorties à quelques mois d’intervalle : Fail Safe et Dr Strangelove. Quand le premier restitue avec brio la terreur d’une apocalypse nucléaire, le second en dénonce l’absurdité par la satire mais avec une portée tout aussi ravageuse.
Il est saisissant de constater à quel point les intrigues se fondent sur le même principe : un bombardement se profile à l’insu des deux partis qui tentent vainement de composer avec lui et se retrouvent piégés par leur propre arsenal technologique.
L’intelligence de la tension générale du film de Kubrick est de procéder par gradation. Le film commence avec une portée véritablement documentaire, insistant sur les protocoles, les tableaux de commandes et confère au récit une crédibilité inquiétante. Avant d’emballer la machine, le scénario prend soin de l’installer solidement au sein d’un système rigide et à l’inertie blindée, à l’image de cette sublime war room, à la gigantesque table sphérique.
L’intrusion du comique se fait par les portraits de plus en plus précis des personnages, eux même plus dingues les uns à la suite des autres. Sellers joue parfaitement de cette escalade de la démence à travers ses trois personnages, gravissant la hiérarchie vers un final absolument jubilatoire dans son numéro du nazi rattrapé par ses premières amours.
Alors que la première partie se fonde surtout sur des dialogues étonnamment calmes au vu de la gravité de la situation, mesure que la tension due à l’avancée du B52 s’accroit, les masques tombent et les répliques fusent : tout le monde en prend pour son grade, et la paranoïa sur le péril rouge est ici un chef d’œuvre de bêtise. Le comique se décline alors sous toutes ses facettes : du pur gag (les pièces nécessaires pour téléphoner au président) à la parodie de diplomatie (quel président est le plus désolé de cette situation ?), en passant par le non-sens (les « natural fluids ») et l’humour noir.
Rions donc en attendant la fin du monde : les dirigeants de la planète ont tout prévu, au point de confier aux ordinateurs le soin de nous détruire, ultime force de dissuasion qu’on avait simplement omis de communiquer à l’ennemi. Cette splendide rhétorique par l’absurde génère un ballet grotesque, brillamment interprété, férocement drôle, politesse du désespoir elle seule capable de rivaliser avec la destruction massive.
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Zwaffle
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 9:19

@Nulladies a écrit:


Welcome to the doomsday machine

Le cinéma comme reflet des angoisses de l’actualité trouve, en ce qui concerne la guerre froide, deux références sorties à quelques mois d’intervalle : Fail Safe et Dr Strangelove. Quand le premier restitue avec brio la terreur d’une apocalypse nucléaire, le second en dénonce l’absurdité par la satire mais avec une portée tout aussi ravageuse.
Il est saisissant de constater à quel point les intrigues se fondent sur le même principe : un bombardement se profile à l’insu des deux partis qui tentent vainement de composer avec lui et se retrouvent piégés par leur propre arsenal technologique.
L’intelligence de la tension générale du film de Kubrick est de procéder par gradation. Le film commence avec une portée véritablement documentaire, insistant sur les protocoles, les tableaux de commandes et confère au récit une crédibilité inquiétante. Avant d’emballer la machine, le scénario prend soin de l’installer solidement au sein d’un système rigide et à l’inertie blindée, à l’image de cette sublime war room, à la gigantesque table sphérique.
L’intrusion du comique se fait par les portraits de plus en plus précis des personnages, eux même plus dingues les uns à la suite des autres. Sellers joue parfaitement de cette escalade de la démence à travers ses trois personnages, gravissant la hiérarchie vers un final absolument jubilatoire dans son numéro du nazi rattrapé par ses premières amours.
Alors que la première partie se fonde surtout sur des dialogues étonnamment calmes au vu de la gravité de la situation,  mesure que la tension due à l’avancée du B52 s’accroit, les masques tombent et les répliques fusent : tout le monde en prend pour son grade, et la paranoïa sur le péril rouge est ici un chef d’œuvre de bêtise. Le comique se décline alors sous toutes ses facettes : du pur gag (les pièces nécessaires pour téléphoner au président) à la parodie de diplomatie (quel président est le plus désolé de cette situation ?), en passant par le non-sens (les « natural fluids ») et l’humour noir.
Rions donc en attendant la fin du monde : les dirigeants de la planète ont tout prévu, au point de confier aux ordinateurs le soin de nous détruire, ultime force de dissuasion qu’on avait simplement omis de communiquer à l’ennemi. Cette splendide rhétorique par l’absurde génère un ballet grotesque, brillamment interprété, férocement drôle, politesse du désespoir elle seule capable de rivaliser avec la destruction massive.

chef d'oeuvre absolu et incontestable, mon préféré de Kubrick (légèrement derrière 2001 qui est de toute façon un peu hors concours), je le classe dans mon top 10 de mes films cultes

j'aimerais bien voir un jour la fameuse fin alternative en couleurs et avec bataille de tartes à la crème

sinon pour l'anecdote, Sellers devait également jouer le pilote de l'avion mais il sentait pas trop l'accent texan donc il a tout fait pour ne pas avoir à jouer ce rôle là-également
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Nulladies
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 9:23

Je ne savais pas pour Sellers. J'ai vu des photos de la bataille en question, mais en noir et blanc...
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 9:26

@Nulladies a écrit:
Je ne savais pas pour Sellers. J'ai vu des photos de la bataille en question, mais en noir et blanc...

pareil, j'ai vu des photos dans des bouquins mais rien en vidéo

peut-être qu'un jour on la verra sur youtube...
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 12:35

CO hilarant et glaçant mais pas dans mon top 5 personnellement.
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 15:49

@RabbitIYH a écrit:
CO hilarant et glaçant mais pas dans mon top 5 personnellement.

moi je l'ai découvert vers 16-17 ans, depuis c'est vraiment un film culte, il y a certains dialogues que je connais par coeur

("the bomb Dimitri... the hydrogen bomb...")
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 15:55

à noter qu'on a jamais fait mieux dans la représentation de la fameuse "war room" ("gentlemen you can't fight in here... this is the war room!")... qui n'existe en réalité pas

il se raconte que W Bush a demandé où elle se trouvait parce qu'il était persuadé qu'elle existait
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Ven 4 Juil 2014 - 16:19

@Zwaffle a écrit:
"gentlemen you can't fight in here... this is the war room!"

il se raconte que W Bush a demandé où elle se trouvait parce qu'il était persuadé qu'elle existait

La réplique est cultissime, et l'anecdote sur Bush tout autant !

Mon préféré des Kubrick que j'ai vu.
(si je reprends la liste de Nulladies, je n'ai pas encore vu Fear & Desire, Le baiser du tueur, L'ultime Razzia, Lolita et Eyes Wide Shut).
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Sam 5 Juil 2014 - 7:12



Le cosmos est un temple ou de vibrants paliers laissent parfois surgir d’obscures paraboles…


Signe d’une ambition démesurée qu’on avait déjà vue dans l’ouverture de Lawrence d’Arabie, 2001 commence sur un écran noir durant 2’55. De la même manière qu’on doit accoutumer ses yeux à l’obscurité, le cinéaste nous prépare ici à l’indicible à venir d’images qui vont révolutionner l’histoire du 7è art.

Le voyage dans l’histoire de l’humanité proposé par Kubrick va prendre un parti d’une audace folle : s’affranchir du verbe. (1) L’évocation des singes est ainsi révélatrice : leur seule défense, à l’origine, est le cri instinctif. Leur évolution sera le recours à l’outil, qui, notons-le, trouve deux fonctions, celles de fracasser un crâne de squelette, puis de terrasser un animal vivant. Fondée sur une violence inhérente à la survie, l’humanité est d’emblée considérée comme créative dans l’annihilation.
La célèbre ellipse par l’entremise de l’os devenu vaisseau spatial accroit ce parti pris esthétique et philosophique : d’un bout à l’autre de l’Histoire, le grand absent est notre présent, civilisation fondée sur un langage aussi profus qu’impuissant à révéler les grands mystères de notre destinée.

Au cri animal succède le langage de la machine, pragmatique, dénué d’implicite et fondé sur l’efficacité. La machine est le personnage principal, contenant des occupants (les sarcophages), contenu de l’âme même du vaisseau par l’intelligence artificielle HAL. Non seulement la famille n’existe que par l’entremise des téléviseurs, mais les spationautes eux-mêmes ont accès à leur propre histoire via un écran : c’est la très belle idée de l’exposition de leur mission, dont ils regardent en mangeant la retransmission télévisée, insolite miroir anticipant leur dissolution dans la machine autonome. HAL, symbole d’une évolution arrivée à son terme parce que mortifère par excès d’efficacité. Le langage, ici binaire, est effrayant de pertinence : si HAL émet un doute, c’est en vue du rapport psychologique de son interlocuteur. Et s’il tue tout le monde, c’est, à l’image du joueur d’échecs de Zweig, parce qu’il a trop de coups d’avance et ne peut plus s’embarrasser du facteur humain pour mener à bien la mission qu’on lui a confiée.

L’homme dépassé par sa propre création, et la fin de l’histoire. Un monolithe splendide d’opacité, langage dépourvu de mots, mais signifiant suprême : sa forme, son caractère ouvragé, sa verticalité sont les signes de l’artificiel, et partant, d’une intention délibérée. Et, en écho aux cris de l’aube de l’Histoire, un signal strident qui viendra révolutionner la destinée humaine.

Certes.
Le film de Kubrick, ambitieux dans sa tentative d’expliquer l’évolution et l’intervention d’une intention supérieure au secours de l’homme a certes de l’intérêt. Si l’image du fœtus astral est en ce qui me concerne le microgramme de trop dans la perfection continue de ce chef-d’œuvre, il n’en atténue pas la grandeur.
On le dira souvent à propos de Kubrick, principalement pour Barry Lyndon et Shining : la beauté de son cinéma est sans commune mesure. Nous pourrions disserter des heures durant devant le nombre incalculable de plans, nous arrêtant sur chacun d’eux comme dans la galerie d’un Louvre du XXIè siècle imaginée au siècle précédent.
Kubrick crée un nouvel ordre, celui de la beauté de l’inerte : combinant avec un sens visuel époustouflant la circularité, l’apesanteur et la ligne droite, il orchestre un ballet stupéfiant, véritable matrice du cinéma d’anticipation à venir. Il offre au spectateur l’esthétisme à l’état pur, détachée des contingences du langage et du propos. Là où la machine fascinait dans Folamour par sa complexité et sa capacité de destruction (et sa dimension froidement sexuelle, dès le générique), elle acquiert ici une présence fascinante, celle du voyant rouge, ou une blancheur désincarnée, une pâleur aseptisée vectrice d’une beauté hors temps qu’on pourrait paradoxalement associer à celle des Vénus botticelliennes.
Dans cet univers sans plafond ni sol, l’homme se meut d’une nouvelle façon : tourne comme une souris dans sa roue, flotte et se laisse aller dans une atmosphère amniotique préparant en douceur sa renaissance.
Seule en mesure d’accompagner cette danse des temps nouveaux, la musique, employée à la perfection, élève le ballet à des proportions cosmiques. Strauss et Ligeti, aussi éloignés que complémentaires, exaltants qu’anxiogènes, font frémir en nous cette conviction d’assister aux moments décisifs de notre histoire, à la vibration essentielle de notre destinée.
Et lorsqu’il optera pour le silence, c’est la respiration du personnage qui deviendra la nôtre, dans des séquences hallucinantes de tension et de dilatation temporelle, immersion spatiale jamais égalée depuis.
Les amarres étant lâchées, le film peut devenir ce qu’il a toujours cherché à être : une expérience. Le trip au sein de la « stargate » aurait si facilement pu mal vieillir ; s’il fonctionne, c’est que nous sommes nous-même en apesanteur, et prêts au voyage.

Le discours métaphysique importe finalement moins que l’émotion viscérale qu’aura générée le film. 2001 n’est pas en ce qui me concerne une proposition eschatologique, et la collaboration du non-dit kubrickien à la science fiction de Clarke est finalement le point d’équilibre idéal : il nous transporte vers l’émotion des choses premières, nous décroche un temps du sol pour contempler depuis l’espace notre solitude et nous inviter à un voyage dont nos rétines dilatées ne reviendront jamais totalement.


(1) « 2001 est fondamentalement une expérience visuelle, non verbale. Le film évite la formulation verbale en termes conceptuels, et atteint le subconscient du spectateur de manière poétique et philosophique. Il devient ainsi une expérience subjective qui touche le spectateur sur un mode de conscience interne, comme la musique ou la peinture. »
avec Joseph Gelmis, in The Film Director as Superstar, 1970, transcrit dans Positif, n° 464, octobre 1999, p. 14.
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Sam 5 Juil 2014 - 7:39

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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Sam 5 Juil 2014 - 7:44

@RabbitIYH a écrit:

Je le connaissais pas, celui-là !
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Sam 5 Juil 2014 - 9:57

Il vient du forum d'IRM. Wink
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Dim 6 Juil 2014 - 7:08



L’ode tissée de l’espace.

Le pathétique « Room 237 » en témoigne, tout le monde trouve ce qu’il veut dans Shining.
Film d’épouvante venu s’ajouter à l’impressionnant catalogue des genres explorés par Kubrick, Shining est une fois encore un film qui lui appartient pleinement.
Pour tenter de circonscrire l’immense et inimitable pouvoir de fascination généré par cette œuvre, il suffit de suivre le mouvement qu’il initie dès son mythique générique. Cette vue d’hélicoptère sur les montagnes entame sa course sur un plan d’eau et s’incline avant de rejoindre la route sinueuse qui conduira à l’Overlook Hotel. Ce premier plan, splendide et clivé, est le programme de toute l’œuvre à venir.
Shining est un trajet.
Celui, dans un premier temps, qui conduirait vers l’enferment au sein d’une impasse dans la montagne bientôt bloquée par la neige et les intempéries. L’ouverture et sa suite nous l’indiquent : on vide les lieux pour y laisser la famille esseulée, et si l’on fait le tour du propriétaire par un jour de soleil, c’est pour circonscrire les limites de la vaste prison. On plaisante sur le cimetière indien, on indique le divertissement à venir du labyrinthe dans l’insouciance des derniers jours de la belle saison. Ce qui restera de l’extérieur sera bientôt recouvert : par la brume, par la neige, tandis que l’intérieur se tapissera de sang.
On a souvent dit que Kubrick n’avait pas osé s’affranchir suffisamment du roman de King, et qu’en achetant ses droits, il signait un pacte avec l’attente de son lectorat. En effet, Shining hésite entre le film introspectif sur les affres de l’inspiration et le registre fantastique et d’horreur. Il semblerait pourtant que cette sinuosité, cette nage en eaux trouble soit l’un des critères qui rende unique son atmosphère.
Shining est indéniablement un film sur l’écriture, qui fonctionne sur un paradoxe. Jack cherche l’isolement pour écrire, mais cet élément n’existe qu’à l’échelle géographique : il est isolé du monde, tandis que dans l’hôtel, il occupe un espace absolument démesuré pour créer. Lieu démentiel, ce hall où les escaliers et les corridors convergent est une métaphore du réseau de son esprit : concentré et ramifié. Un lieu trop vaste, mais dont il frappe pourtant les cloisons à coup de balle pour trouver l’inspiration. Cette confrontation aux limites du vide est une réponse à la présence du miroir dans sa chambre à coucher : Jack n’échappe pas à lui-même, et la fiction ne le délivre pas de ses obsessions : sa femme en fera l’expérience effrayante lorsqu’elle lira son abondante production, ou le sujet de cette phrase infiniment répétée n’est autre que Jack.
La claustration dans l’hôtel n’annihile jamais le mouvement, mais au contraire l’exacerbe. Pendant de la quête de Jack qui croit pouvoir trouver par les mots une échappatoire, celle de son fils se fait par une véritable odyssée architecturale. Les trajets/steadicam en tricycle de Danny sont ainsi l’occasion des séquences les plus magistrales du film. Le grand angle sur les corridors joue sur les attentes du spectateur, habitué à ce qu’on bride son regard pour accentuer sa peur de l’inconnu. Ici, tout est vu, et c’est la béance de ce lieu aux méandres continus qui suscite l’effroi, galvanisé à son tour par un travail d’orfèvre sur le son, que l’on songe aux modifications entre la moquette et le parquet au contact des roues, aux pulsations cardiaques ou le recours à une musique extraordinaire.
Un seul cinéaste parviendra à prendre ainsi la pulsation de l’architecture intérieure, en accentuant son caractère étouffant et anxiogène. David Lynch, dont les couloirs de Lost Highway, les patios de Mulholland Drive ou les labyrinthes d’Inland Empire captent comme nul autre la dimension organique de la cloison.
Dans la cage obsessionnelle, le fauve est lâché : Nicholson au sommet de son art module sur une folie déjà si bien interprétée dans son versant solaire pour Vol au-dessus d’un nid de coucou. Puisque la cloison cérébrale flanche, autant exploser celles du réel : les frontières du temps et de la raison s’abolissent désormais, et l’Overlook confirme son nom : il permet de « voir plus » loin dans le temps, plus bas dans la mort. Flots de sang, cadavres et sorcières s’invitent au délire baroque d’une conscience ayant définitivement levé l’ancre.
Tragique et ironique, l’inspiration se déchaine alors, invite à la danse mortuaire la petite famille : une femme qui semble depuis le début la proie idéale tant elle nous irrite, un enfant encombré d’un pouvoir dont on ne sait pas vraiment quoi faire.
La fin est-elle frustrante ? Peut-être. Certains paradoxes insolubles ? Assurément.
Qu’importe.
Shining est l’un des plus grands films jamais réalisés sur l’architecture, le processus de l’écriture, son parcours sinueux et la frontière poreuse entre génie et folie.
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MessageSujet: Re: [Cycle] Stanley Kubrick   Dim 6 Juil 2014 - 7:10



Appel à témoins

Face à la masse impressionnante de théories fumeuses sur l’exégèse de Shining, nous recherchons vos témoignages pour les besoins d’un documentaire.
Vous avez vu le film 30 fois, vous y avez trouvé quelque chose que les autres n’ont pas vu, témoignez !
Tous les sujets sont les bienvenus, l’holocauste, le génocide amérindien, l’alunissage d’Apollo filmé par Kubrick en studios, le sexe, bien sûr.
N’hésitez pas à en rajouter. Expliquez toutes les bourdes du film comme des intentions lucides et cryptiques du maitre : en gros, on fera le « faux raccords » d’Allociné, mais au lieu de se moquer du réalisateur, on se foutra de la gueule des spectateurs qui n’ont pas compris à quel point c’était ultime.
Parce qu’on aura peut-être du mal à tenir 1h40 avec vos délires, on habillera avec des reconstitutions pouraves, le même extrait proposé 59 fois et des analyses (certaines ont même le droit d’être intéressantes, comme le parcours du tricycle de Danny dans l’hôtel) qui n’ont strictement rien à voir avec vos théories initiales.
Vous vivez seul, vous faites un peu peur aux gens, vous faites des phrases très longues, vous avez beaucoup de temps pour alimenter vos théories ? En un mot, vous êtes américain ? Contactez-nous.
Soyez convaincus, on laissera tourner quand vous parlez, et on fera un montage par-dessus. Allez au bout de votre interprétation, vous vous sentirez moins seul. Nous, on juge pas, hein, on se contente de vous donner la parole. Mais c’est peut-être mieux si on voit pas votre trombine, cela dit.

Film inutile, Room 237 brasse du vent, fait rire un peu, irrite beaucoup et suscite une pitié attendrie.
Film utile, Room 237 dit la grande solitude du paranoïaque, et les ravages de la surinterprétation.
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